Le cinéma hollywoodien de l'âge d'or est un puits sans fond. Pour qui l'apprécie à travers ses auteurs incontestables, la curiosité ne saurait s'arrêter là. En effet, combien de petits maîtres ne se sont à l'occasion hissés au niveau des grands? C'est ainsi qu'Allan Dwan, Jacques Tourneur ou Budd Boetticher ont pu devenir pour les cinéphiles sources de débats sans fin. Parmi ces défricheurs acharnés, Martin Scorsese et Bertrand Tavernier, nullement freinés par leur propre activité créatrice, ont récemment tenu à rappeler les mérites d'André De Toth, réalisateur d'origine hongroise surtout connu comme «le quatrième borgne de Hollywood» (derrière John Ford, Raoul Walsh et Fritz Lang). Après un rappel sur le devant de la scène par l'Institut Lumière de Lyon et la Cinémathèque française en 1993, ce survivant (88 ans) de l'ère des studios va honorer de sa présence un hommage de la Cinémathèque suisse, qui se déroule jusqu'au 18 octobre.

De Toth comme chaînon manquant entre Walsh et Fuller?

Longtemps, la modeste réputation d'André De Toth n'a tenu qu'à deux films vantés par une poignée d'allumés: House of Wax (L'Homme au masque de cire), film en 3D qui fit de Vincent Price une vedette du film d'horreur, et The Indian Fighter (La Rivière de nos amours), western «rousseauiste» produit par Kirk Douglas. Revus aujourd'hui, tous deux présentent un certain charme suranné, mais sûrement pas de quoi plaider une cause d'auteur. Nettement plus convaincante est l'admiration de nos deux cinéastes cinéphiles, basée sur le prophétique film antinazi None Shall Escape (1944), l'énergique «film noir» Crime Wave/ The City Is Dark (1953), l'austère western dans la neige Day of the Outlaw (1960) et Play Dirty (1968), un film de guerre sans pitié dans la lignée des Douze salopards de Robert Aldrich.

De Toth comme chaînon manquant entre Walsh et Fuller? L'une des rares analyses qui lui ont été consacrées, celle de Patrick Brion (Dossiers du cinéma, Casterman 1974), est moins prometteuse et le présente plutôt comme un honnête artisan sporadiquement inspiré. Pourtant, tout signataire d'une trentaine de films qui affirme comme lui «haïr la médiocrité, vouloir créer hors de tout confort, surtout intellectuel, et vivre le plus intensément possible» mérite un réexamen. Les 14 fims alignés par l'hommage de la Cinémathèque devraient suffire à se faire une idée.

Né Endre Tóth en 1910 en Hongrie, fils d'un couple de fonctionnaires impériaux, André De Toth (encore une particule inventée…) a commencé par étudier le droit à l'Université de Budapest. Passionné de cinéma, il débute dans l'industrie dès 1931 et réalise entre deux et six (les sources divergent) films peu avant la guerre. Surtout, il est envoyé par une compagnie d'actualités pour filmer l'invasion de la Pologne par les troupes nazies. Peu après (1939), il file en Angleterre où il trouve refuge auprès de son compatriote Alexandre Korda, le grand producteur du moment. Il participe ainsi comme homme à tout faire et chef de seconde équipe aux tournages de plusieurs films, puis suit Zoltan Korda, frère du précédent, aux Etats-Unis.

En 1943, on lui confie sa première réalisation, Passport to Suez, une série B de la série The Lone Wolf. L'année suivante, il épouse Veronica Lake, avec laquelle il fera deux films (Ramrod et Slattery's Hurricane) et deux enfants avant leur divorce en 1952 (elle ne sera pas tendre avec lui dans ses Mémoires). Sorti du giron hongrois, il s'impose comme un franc-tireur spécialiste de films d'action. Réfractaire au contrat de longue durée, il alterne entre la Columbia, la Warner et les productions indépendantes distribuées par United Artists. Il touche à tous les genres, avec une nette prédilection pour le western, sans ignorer le polar, l'espionnage ou l'aventure exotique.

Le plus souvent, on loue l'énergie de ses mises en scène, son sens du détail qui frappe et son absence de sensiblerie. Pourtant, on lui confie rarement des stars de série A et il n'est guère populaire auprès des équipes de tournage. Ses derniers films (dont Monkey on My Back, histoire d'un boxeur et héros de la guerre du Pacifique devenu morphinomane, et Man on a String, d'après l'autobiographie du compositeur et agent double Boris Morros) comptent parmi ses meilleurs, et pourtant le travail se fait rare. En 1959 et 1960, De Toth se tourne vers la télévision, puis répond aux sirènes de Cinecittà pour y superviser trois films d'aventures historiques.

Le déclin se poursuit en Angleterre, où il signe son dernier film (Play Dirty) et produit encore le film d'espionnage Billion Dollar Brain de Ken Russell et le western El Condor de John Guillermin (1970). Puis, silence. Que se cache-t-il derrière cette retraite prématurée? On l'apprendra peut-être lundi 12, lors de la seule soirée prévue en présence du cinéaste, avant une projection de Day of the Outlaw.

HOMMAGE à ANDRE DE TOTH.

Cinémathèque suisse, 3, allée Ernest-Ansermet. Tél. 021/331 01 00. Jusqu'au 18 octobre.