La Cinémathèque suisse annoncerait la venue de David Lynch, de Jim Jarmusch ou même d'Abel Ferrara, ce serait l'émeute assurée. John Sayles a beau être leur contemporain et leur égal, on peut craindre l'affront d'une salle à moitié pleine lorsqu'il viendra présenter Limbo le 10 juin. A quoi cela tient-il? A un style plus classique, sans doute, mais aussi à une carrière prolifique, mal relayée par les festivals et la distribution. De sorte que l'auteur de Lone Star – film qui marque sa révélation tardive sur le Vieux Continent, en 1996 – a longtemps pu passer pour le secret le mieux gardé de l'Amérique. Sorte de «conscience» du cinéma indépendant depuis deux décennies, Sayles y est une référence incontournable pour quiconque entreprend de filmer à l'écart de Hollywood. De sorte qu'un hommage en sa présence, qui devance de peu la sortie de son dernier opus Casa de los Babys, n'arrive pas une seconde trop tôt.

«Peut-être le seul vrai humaniste du cinéma américain actuel», écrivait Vincent Ostria dans les Cahiers du cinéma en 1992. On ne saurait mieux caractériser Sayles, anomalie dans un cinéma clivé, depuis la génération des années 1980, entre les grands artificiers hollywoodiens (James Cameron, John McTiernan, etc.) et les quasi-autistes qui cultivent leur originalité dans leur coin. Son regard, à la fois social et historique, puise sa source dans le militantisme des années 1960 et embrasse les Etats-Unis du nord au sud et d'est en ouest. Quel autre cinéaste américain peut se targuer d'avoir tourné au New Jersey comme en Louisiane, en Floride comme en Alaska, et même au Mexique et en Irlande? De paraître aussi bien connaître les ouvriers que les patrons, les flics que les marginaux, les Noirs que les Blancs?

Né le 28 septembre 1950 à Schenectady dans l'Etat de New York, fils d'enseignants, Sayles se présente lui-même comme un catholique irlandais. Mauvais élève à l'imagination développée, ce grand lymphatique solidement bâti se destine d'abord à l'écriture tout en tâtant de la scène comme acteur. Après deux romans et un recueil de nouvelles publiés (The Pride of the Bimbos, Union Dues et The Anarchists'Convention and Other Stories), il reçoit une offre de la New World Pictures de Roger Corman pour réécrire de A à Z Piranha, série B censée profiter du succès des Dents de la mer. Il signe un scénario si brillamment subversif (et parfaitement traduit à l'écran par Joe Dante) que d'autres ne tardent pas à suivre (Du Rouge pour un truand, L'Incroyable Alligator, Les Mercenaires de l'espace, Hurlements). Mais Sayles a déjà une autre idée derrière la tête: il investira l'argent ainsi gagné pour réaliser lui-même, libre de tout contrôle, son premier film. Ce sera Return of the Secaucus Seven (1980), tourné avec 60 000 dollars: une réflexion sur l'esprit des sixties à travers les retrouvailles d'anciens militants.

Ce précurseur du plus connu Les Copains d'abord (The Big Chill de Lawrence Kasdan, 1984) obtient un franc succès et contribue fortement à relancer le mouvement de cinéma indépendant. Prenant pour exemple John Cassavetes, qui «se prostituait» à Hollywood comme acteur pour pouvoir réaliser ses propres films, Sayles décide de louer ses services de scénariste (crédités ou non, peu importe) aux majors. Si un «blockbuster» vous a frappé par la qualité de ses dialogues, de ses personnages ou de sa structure, il y a ainsi de fortes chances que le «script doctor» Sayles soit passé par là (on connaît son implication dans The Challenge de John Frankenheimer, Apollo 13 de Ron Howard ou Mimic de Guillermo Del Toro)…

De l'autre côté, avec sa compagne et productrice Maggie Renzi, il est l'auteur complet de films modestement budgétés entre 3 et 6 millions de dollars, dont il vient de terminer le 15e (Silver City, une satire politique). Tous ses films sont fondés sur des personnages très approfondis et un grand souci de réalisme. Mais sa palette va du «coming out» d'une épouse lesbienne (Lianna) à un haut fait de la lutte syndicale (Matewan), de la fable voltairienne (The Brother from Another Planet) au conte pour enfants (The Secret of Roan Inish). Plus récemment, il semble alterner entre films d'aventures introspectifs (Men With Guns, Limbo), films au féminin (Passion Fish, Casa de los Babys) et analyses complexes d'une région (Lone Star, Sunshine State). Sa curiosité inextinguible pour l'histoire et ses perdants, les institutions et leurs marges, fait tout naturellement de lui un homme de gauche, mais il ne milite que par l'exemple.

Rarement achetés et encore plus rarement distribués en Suisse (Baby It's You, City of Hope et Limbo, trois de ses œuvres maîtresses, ont ainsi longtemps croupi sur des étagères!), ses films attendaient pour la plupart d'être montrés dans ce pays. Ce sera chose faite du 5 au 30 juin à Lausanne, en parallèle et en collaboration avec le Kino Xenix de Zurich. De quoi faire tomber bien des préjugés sur le cinéma américain, souvent soupçonné d'inculture, d'infantilisme et de superficialité.

Rétrospective John Sayles. Cinémathèque suisse, Casino de Montbenon, Lausanne. Du 5 au 30 juin. Tél. 021/331 01 02.