Cingria dans tous ses états

Un gros dossier de L'Age d'Homme fait mieux connaître ce styliste magicien, curieux de tout et qui jugeait merveilleuses les choses les plus ordinaires.

Collectif

Charles-Albert Cingria

L'Age d'homme, coll. Les dossiers H, 492 p.

Charles-Albert Cingria

Propos animaliers

Anonyme

Le Novellino

Trad. de Charles-Albert Cingria

Les deux à L'Age d'homme, coll. Poche suisse,

180 p. et 220 p.

Qui était Charles-Albert Cingria (1883-1954)? Un cycliste joueur d'épinette, l'ami de Claudel et des chats, un érudit savoureux et un chroniqueur éblouissant. Aussi inclassable que Robert Walser, dont il partage le goût du vagabondage, l'impécuniosité et l'esprit d'enfance, il était partisan dans l'art d'écrire d'une «extrême lenteur». Voilà qui justifie la parution un peu tardive, pour marquer le cinquantième anniversaire de sa mort à Genève, le 1er août 1954, du gros dossier de L'Age d'homme. C'est à ce jour le plus volumineux des monuments portatifs érigés à la gloire posthume de Cingria, car il reprend l'essentiel des deux couronnes que lui tressa la Nouvelle Revue française en 1955 et 1992, ainsi que les préfaces de précédentes anthologies, en y ajoutant de nouveaux points de vue.

Pour la cohorte fervente de ses admirateurs, passés et présents (car ils se renouvellent à chaque génération), Cingria reste ce styliste magicien, curieux de tout, familier du rare et détecteur du merveilleux dans les choses les plus ordinaires. Un écrivain pour écrivains? Peut-être, à constater la présence au sommaire de tant de ses pairs, aujourd'hui comme hier: ainsi Corinne Desarzens, qui le décrit «mastoc et dansant» dans un extrait de Je voudrais être l'herbe de cette prairie, fait-elle écho à Jean Follain qui le voyait jadis «trapu et délié». Ce sont d'ailleurs deux écrivains, Jacques Chessex et Jacques Réda, qui ont publié les seules études générales sur lui, chez Seghers et Fata Morgana.

Le dossier coordonné par Alain Corbellari, qui s'ouvre sur le superbe dialogue du Grand Questionnaire, est réparti en neuf sections un peu aléatoires faisant alterner les textes de Cingria et ceux qui lui sont consacrés: hommages d'écrivains d'aujourd'hui, témoignages de ses contemporains, comptes rendus et portraits, études critiques, récit de son ultime retour à Genève en ambulance, chronologie détaillée (établie par Jean-Christophe Curtet) où l'on goûtera cette citation de l'automne 1938, à propos des Accords de Munich: «Daladier est con et fou et Chamberlain une espèce de financier belge pâteux. Je doute qu'on en sorte à si bon compte.»

Les diverses facettes de Cingria sont bien mises en lumière: l'écrivain d'érudition avec ses essais sur La Civilisation de Saint-Gall (préfacé de manière perspicace et chaleureuse par son éditeur, l'historien Sven Stelling-Michaud), Pétrarque (dont CAC brûla le manuscrit qui ne trouvait pas d'éditeur, avant de le reconstituer d'après ses notes), La Reine Berthe, sans oublier ces grands lyriques provençaux restés à l'état de manuscrit. Le chroniqueur si libre et surprenant, qui parle de tout et de rien, par exemple du plaisir de «marcher sur une route, l'âme ronde, les pieds épanouis», saute d'une ellipse à une digression, s'exclame et ne craint pas de répéter huit fois «Non» dans son portrait de Léautaud. Enfin l'épistolier, représenté par la fameuse lettre à Henry Spiess de 1907 et sept missives inédites, dont une à Jean Paulhan où il lui explique qu'il est obligé de faire un petit volume pour de l'argent, car «c'est bien agréable, un petit peu, de temps en temps».

Avec Cingria, on voudrait tout citer. Ce qu'a fait Maryke de Courten dans le bestiaire de poche qu'elle a composé à partir des 17 volumes d'Œuvres complètes parues à L'Age d'homme entre 1967 et 1981: une véritable arche de Noé, menée par le félin un brin pédant auquel l'auteur s'assimile dans Le Carnet du chat sauvage. De même qu'il prête aux animaux des traits humains, et vice-versa, Cingria n'hésite pas à comparer un urinoir démoli à «un insecte qui a eu une attaque d'apoplexie» ou à évoquer, à propos de la pulsation des premières pages de Dan Yack de Cendrars, la sensation qu'on a «quand on tient les pattes d'un doux chien de très haute race qui va mourir».

Le Novellino, neuvième titre de Cingria en Poche suisse, appartient à sa veine de découvreur de textes anciens – comme La Complainte de Vénus d'Othon de Grandson – qu'il traduit et enrichit de gloses. Ce recueil anonyme du XIIIe siècle, dont le manuscrit est perdu, précède La Vita nuova de Dante d'une trentaine d'années. Ses très courtes histoires, qui ont servi de prototype à Boccace, Marguerite de Navarre ou Chaucer, mettent en scène, avec malice ou sagesse, personnages bibliques, souverains, nobles et philosophes. On y apprend notamment (dans le conte 89) comment clouer le bec à un bavard!

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