Livres

Cingria, poète inclassable

Qui était Charles-Albert Cingria (1883-1954), écrivain fantasque né à Genève? Retour sur sa vie à l’occasion de la parution du dernier volume de ses œuvres complètes aux Editions L’Age d’Homme à Lausanne, chantier monstre de 7200 pages qui a nécessité dix-huit ans de travail

Il écrivait sur tout ce qui lui tombait sous la main, tickets de bus, menus de restaurant, papier toilette… On dit que c’était surtout le rythme des phrases qui fascinait cet admirateur de «l’anglo-nègre», entendez le jazz. Et pourtant, quelle saveur dans les mots qu’il choisissait. Avant-gardiste? Cingria détestait les procédés à la mode, et Jean Cocteau lui donnait des boutons. A vrai dire, dès que l’on tente de le mettre dans une case, il s’échappe. C’est une truite (à l’image de son style qui file et fuse, bifurquant sans cesse). Lui se disait plutôt «chat sauvage». «Le chat est un animal massif et viril, plein de hauteur morale»…

Cingria n’en est pas à un paradoxe près. Passéiste? Ce passionné du haut Moyen Age est aussi un observateur boulimique de la modernité sous toutes ses formes. Poète, il écrit des essais historiques. Son écriture s’inspire à la fois de la littérature latine et de celles de ses contemporains, Max Jacob en tête. Né dans la «Rome protestante», il affiche un catholicisme exubérant… Ni Suisse ni Parisien, il est les deux à la fois.

Il naît à Genève en 1883. Son père est codirecteur de Patek Philippe. Sa famille, originaire de Raguse, en Dalmatie, est établie à Constantinople et naturalisée française. Sa mère est une peintre d’ascendance française et polonaise.

Vie de bohème à Paris

Avec son frère Alexandre, peintre lui aussi, il fréquente Ramuz. Gonzague de Reynold l’invite à participer à la revue La Voile latine. Paris l’attire. Dès 1914, il s’y installe, mène la vie de bohème à Montparnasse, fréquente Claudel, Satie, Modigliani, Artaud, et surtout Stravinski et Max Jacob. Dès 1918, le voilà installé rue Bonaparte 59, dans un deux-pièces qui restera le sien jusqu’à sa mort, en 1954. On dit sa conversation éblouissante, autant que sa mise est négligée. En 1921, il écrit: «Je ne mange que des concombres à crédit et du pain à crédit. Misère pire qu’en 1917-1918.»

Malgré son dénuement, Cingria continue de parcourir les bibliothèques à la recherche de manuscrits qu’il compulse, bâtissant une théorie sur les «neumes» (les signes de notation musicale du plain-chant utilisés au Moyen Age), la passion de sa vie.

Verbe luxuriant

Le «monsieur en complet gris suivant les nuages» fait du vélo, joue de l’épinette, donne des conférences sur la musique. Il gagne de quoi vivoter en publiant des chroniques et des récits dans un nombre impressionnant de revues, y compris les journaux publicitaires de la maison de vente Charles Veillon (notamment le texte «Fribourg vue par un hôte»). Son style est toujours aussi personnel: c’est la même œuvre qu’il prolonge, la même luxuriance verbale.

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Pour un homme qui écrivait tout le temps, on sait étonnamment peu de choses sur son intimité. Aucun amour. En 1926, il est emprisonné pendant trois mois par la police mussolinienne pour s’être intéressé de trop près aux garçons de la plage d’Ostie. Apparaît, en creux, le drame de sa vie, ses désirs impossibles. Dans son œuvre, il aura peut-être parlé de tout, sauf de cela.

Un cercle influent

Son premier livre, Les autobiographies de Bruno Pomposo, paraît en 1928. En 1932, il reçoit le Prix Schiller pour La civilisation de Saint-Gall. Il publie à Lausanne, chez Mermod. Ses titres sont délicieusement bizarres, eux aussi, tels Pendeloques alpestres ou Le canal exutoire

Un petit groupe d’écrivains influents l’admire, dont Jean Paulhan, qui l’invite à devenir chroniqueur pour La Nouvelle Revue française. C’est aussi lui qui lancera la publication de ses œuvres complètes, chez Gallimard. En 1948 paraît un premier volume, Bois sec bois vert. Une fête réunit Stravinski, Claudel, Paulhan, Michaux, etc., pour le célébrer. Hélas, le poète est alors trop inclassable pour connaître un succès populaire. C’est dans un quasi-anonymat qu’il décède en 1954 d’une cirrhose, à Genève.

Depuis, le cercle de ses aficionados n’a cessé d’augmenter, il fait partie des écrivains qui suscitent des passions frénétiques chez les bibliophiles et les lecteurs.

Tout voir, tout écrire

Son écriture, si elle paraissait anachronique au moment de sa mort, est admirée aujourd’hui pour sa modernité. «Est-ce qu’il y a un autre auteur qui a une telle variété de talents? Qui soit à la fois conteur, satiriste, analyste? Je ne vois pas…» commente Maryke de Courten, présidente de l’Association des amis de Charles-Albert Cingria et codirectrice de ces œuvres complètes. Cingria voulait tout voir, tout écrire, jusqu’au vertige, surtout le quotidien, les rues et leurs passants, le tout dans une perspective historique d’une rare ampleur.

«Il est persuadé que le monde d’aujourd’hui est le même que celui qu’il était il y a 2000 ans», poursuit Maryke de Courten. «Une ruine de l’antiquité l’enthousiasme, parce qu’elle parle de notre monde, aujourd’hui. C’est le même espace-temps, le monde divin, créé par Dieu…» Cingria est capable d’offrir une clé de lecture érudite de la musique grégorienne, avec le même sérieux qu’il s’interroge sur les tachetures du pelage des chèvres. Tout est prétexte à s’émerveiller de la beauté de la création. Chez lui, la drôlerie et le profane tutoient le sacré.

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