L'expression «Working Space» - espace de travail mais aussi espace en travail - a séduit les cinq artistes anglais qui ont débarqué ces jours à Lausanne, dans la blanche galerie Lucy Mackintosh. Ils s'y sont affairés jusqu'à parvenir à leurs fins: mettre en scène leurs travaux, très différents les uns des autres, afin que de leur dialogue et du lieu naisse une dynamique spatiale nouvelle et unique. Ces jeunes gens, Richard Galpin, Justin Hibbs, Dylan Shipton, David Ben White, accompagnés du moins jeune Paul Eachus, perçu un peu comme un maître, représentent une nouvelle génération surgie en Grande-Bretagne sur les talons des Young British Artists (YBAs), mouvement des années 1990 dont fait partie le brillant Damien Hirst, devenu une richissime vedette.

Sans s'opposer d'aucune manière à leurs aînés ni rivaliser avec eux, les invités de la galerie Mackintosh se décrivent comme «plus tranquilles, plus étrangers au langage publicitaire», tout en reconnaissant ce qu'ils doivent à leurs aînés. «Les YBAs ont dégagé la voie, forts de leur individualisme et de leur esprit d'entreprise. Désormais, nous pouvons nous permettre un travail plus réfléchi, plus sensible; nous bénéficions de notre différence», explique Justin Hibbs.

C'est à partir de discussions entre Justin Hibbs et David Ben White que le projet «Working Space II» a pris forme. Ensuite, comme dans un club de football, entrent sur le terrain des artistes lancés à leur manière dans des recherches du même ordre. «Nos travaux diffèrent profondément mais, d'une certaine manière, se superposent», font remarquer les artistes. Les pièces présentées à la galerie Mackintosh possèdent leur existence individuelle, certes. Mais «au moment de l'accrochage, l'œuvre n'est pas finie. Elle commence dans l'exposition. Nous nous exprimons par le dialogue.»

L'exposition propose de les examiner pour ce qu'elles deviennent dans leur interaction et pour ce qu'elles font de l'espace qu'elles occupent ensemble. Ce dernier devient à son tour participant actif. Une première expérience, «Working Space I», dans une galerie de Londres, a produit un résultat radicalement différent. Celle qui se déroule chez Lucy Mackintosh répond parfaitement au projet de la galerie se voulant, dès son aménagement, outil à la disposition des artistes, et dont le vaste local dépouillé se prête aux expériences et aux métamorphoses.

On s'engage dans l'exposition par le «portique» de Dylan Shipton, sorte de Mondrian évidé, en bois léger peint de couleurs vives. Auquel est adossée l'installation de Paul Eachus, un bric-à-brac en équilibre instable où s'entassent éléments de mobilier, fragments de nourriture, objets électroniques de toutes sortes, accumulés selon un insoupçonnable système d'associations d'idées. La même pièce est ensuite montrée en deux dimensions et en formats différents, transfigurée par la photographie. Ainsi disposés, les travaux de Dylan Shipton et de P

aul Eachus, l'un très structuré, l'autre cataclysmique, s'articulent étrangement.

De même, l'épaisse et longue ligne noire tracée par David Ben White et Justin Hibbs, qui part du portique et traverse toute l'exposition en diagonale et faisant ricochet sur les parois, met en évidence les glissements entre les deux et trois dimensions. Autre exercice de rapports spatiaux, celui auquel se livre Richard Galpin à partir de photographies de paysages urbains dont il pèle minutieusement la surface jusqu'à l'abstraction totale. Un univers imaginaire se substitue alors au monde effacé dont on soupçonne cependant la présence, dont on entend encore l'écho.

David Ben White et Justin Hibbs, dont on avait vu les travaux dans la même galerie l'an passé (LT du 19.03.07), poursuivent par la peinture leurs propres interrogations des ambiguïtés spatiales. Le premier incorpore les langages de la bande dessinée, ceux de l'expression cubiste et les représentations de la biologie pour aboutir à un explosif «nonsense». Le second, partant de photographies, déstabilise les images de l'architecture moderniste et les conduit par légers décalages jusqu'à l'abstraction.

Les cinq artistes ensemble proposent une exploration attentive de l'œuvre «sans discours, sans conclusions et de manière aussi ouverte que possible». L'expérience se poursuivra en France (Lille) et en Roumanie.

Working Space II, galerie Lucy Mackintosh, avenue des Acacias 7, Lausanne. Ma-ve 14h-19h, sa 14h-17h, jusqu'au 28 juin. Rens.: http://www.lucymackintosh.ch