Musique

Cinq bonnes raisons d’aller (encore) voir les Stones

Mick Jagger, Keith Richards, Charlie Watts et Ronnie Wood sont de retour à Zurich à l’enseigne du No Filter Tour, qui visite 12 villes européennes. Un concert qui pourrait bien marquer leur dernière apparition scénique en Suisse

Les Rolling Stones sont de retour au Letzigrund de Zurich, trois ans après leur dernière venue dans ce stade qui les avait déjà accueillis en 2003, tandis qu’en 2006 ils s’étaient produits sur l’aérodrome militaire de Dübendorf… Soit cinq ans avant un concert lausannois qui reste la seule performance romande publique de leur prolifique carrière scénique. Mais pourquoi, en 2017, soit cinquante-cinq ans après leur formation, faudrait-il encore aller voir The Rolling Stones? Tentative de réponse, en cinq points.

1. Pour le mythe

Faut-il rappeler à quel point les Stones ont marqué l’histoire du rock? Oui, car rappeler une évidence n’est jamais inutile à l’heure où on peut lire – sur la Toile – tout et n’importe quoi. Lorsqu’ils se retrouvent sur un quai de gare du Kent le 17 octobre 1961, Mick Jagger et Keith Richards ne sont que deux camarades de classe qui s’étaient perdus de vue, mais partagent une même passion dévorante pour le rock’n’roll et le blues américains – Chuck Berry et Muddy Waters sont leurs idoles. Lorsqu’on a 18 ans, les affinités électives, c’est souvent une affaire de goûts musicaux.

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Les deux Anglais décident aussitôt de faire équipe et sévissent alors au sein du Blues Incorporated, tandis que de son côté un certain Brian Jones forme à Londres avec le pianiste Ian Stewart les Rollin' Stones, dont le nom est emprunté à une chanson de… Muddy Waters. Bientôt rejoint par Jagger et Richards, le groupe voit défiler les musiciens avant de prendre véritablement corps suite à l’arrivée du batteur Charlie Watts et du bassiste Bill Wyman. La légende est en marche: Rollin' devient Rolling, et les Stones partent à la conquête du monde.

En avril 1964, alors que les Beatles mettent la dernière main à leur troisième album, A Hard Day’s Night, The Rolling Stones marque la naissance discographique du groupe éponyme. Ce premier album est essentiellement composé de reprises (Chuck Berry, Bobby Troup, Willie Dixon, Jimmy Reed) et célèbre l’esprit du delta. Deux ans plus tard, Aftermath sera le premier enregistrement uniquement composé de morceaux originaux, le premier classique aussi.

Les Stones survivront au génial Brian Jones, tragiquement décédé en 1969, enregistreront en une dizaine d’années – de 1968 à 1978 – une poignée de chefs-d’œuvre incontestables (Beggars Banquet, Let It Bleed, Sticky Fingers, Exile on Main St., Some Girls), traverseront les décennies en faisant constamment mentir ceux qui les pensaient enterrés et deviendront «le» groupe rock par excellence. Rock au sens large puisqu’ils ne se départiront jamais de leur amour du rhythm and blues, qu’ils furent les premiers Blancs à véritablement apprivoiser.

2. Pour les Glimmer Twins

Dans son autobiographique Life (Ed. Robert Laffont, 2010), dont le sous-titre pourrait aisément être «sexe, drogue et rock’n’roll», Keith Richards parle forcément beaucoup de Mick Jagger. De l’admiration qu’il avait pour lui dès l’adolescence, puis de l’amitié possessive du chanteur, de son attitude de diva et enfin de leurs nombreux désaccords. Jagger et Richards sont à eux seuls les Stones, comme Lennon et McCartney étaient les Beatles.

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Surnommés les Glimmer Twins, que l’on pourrait traduire par «jumeaux scintillants», ils forment le «couple» le plus célèbre de l’histoire du rock. Ils ont tout connu, de l’entente la plus fusionnelle aux jalousies les plus pathétiques, mais ne sont rien l’un sans l’autre – écouter, pour s’en rendre compte, les médiocres albums en solo de Jagger.

3. Pour leur flamboyance scénique

Le 15 août 1965, la «beatlemania» est telle qu’à New York les «Fab Four» joue non pas dans une salle, mais dans un stade, le Shea Stadium. Il s’agit là du premier concert de l’histoire dans une enceinte sportive. Les Stones, eux, deviendront véritablement un groupe de stade dans les années 1980, au moment où paradoxalement leurs albums deviendront moins bons. A l’heure actuelle, ils restent, avec U2, Coldplay et le «Boss» Springsteen, les seuls artistes pop-rock capables de véritablement savoir comment investir des stades. Souvent galvaudée, l’appellation de «bêtes de scène» leur sied parfaitement.

Là où un Johnny Hallyday est depuis de nombreuses années quasiment incapable de chanter un morceau de bout en bout et s’essouffle dès qu’il tape du pied, Mick Jagger se déhanche toujours tel un puceau sous acide, tandis que Keith Richards – devenu le héros d’une nouvelle génération pour avoir inspiré le personnage de Jack Sparrow – sait parfaitement prendre la pose en moulinant sa six cordes tel un pirate. En 2008, Martin Scorsese a été le premier, avec le concert filmé Shine a Light, à avoir su capturer l’esprit live du gang.

4. Pour leur dernier album

En décembre dernier, Blue & Lonesome brisait onze ans de silence discographique. Et parmi les neuf albums enregistrés par les Stones depuis 1980, il s’agit d’un des meilleurs. Plutôt que de tenter de se réinventer, les Anglais ont comme à leurs débuts choisi de rendre hommage au blues qui les inspire tant, de reprendre des morceaux de Willie Dixon, Buddy Johnson, Howlin' Wolf ou encore Little Water. Le résultat est brut, âpre et sauvage et rappelle que dans la discographie des Stones figurent de grands albums de blues, comme ce Beggars Banquet qui amène à penser que, dans une autre vie, Jagger et Richards ont dû vivre sur les rives du Mississippi.

5. Pour leur sympathie pour le diable

Dès 1962, les Stones ont été façonnés comme des anti-Beatles. Là où les quatre de Liverpool étaient sages, propres et mélodiques, les Londoniens étaient anarchistes, salaces et sauvages. Si aujourd’hui ils réunissent à leurs concerts plusieurs générations de spectateurs, ils clivaient dans les années 1960 parents et enfants, les seconds vénérant leur anticonformisme et leur invitation à la débauche tandis que les premiers les percevaient comme des dangers publics prêts à tout pour corrompre la jeunesse.

En 1968, les Stones s’amuseront de cette image en enregistrant Sympathy for the Devil durant une session studio immortalisée par Jean-Luc Godard pour le film One Plus One. Avec sa rythmique incandescente et ses «woo woo hou» extatiques, le titre devient instantanément un standard, et cette année encore c’est lui qui ouvre les concerts de la tournée No Filter. Mais pourquoi cette sympathie pour le diable? Tout simplement parce que le blues moderne est né de la rencontre nocturne, au début des années 1930, entre Robert Johnson et le malin.


The Rolling Stones, «Blue & Lonesome» (Polydor/Universal Music). En concert le mercredi 20 septembre au stade du Letzigrund, Zurich.

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