«Quels sont les cinq romans suisses qu'il faut avoir lus dans sa vie?» Des origines à nos jours, toutes langues confondues. Que pouvait-on attendre d'une question aussi ouverte? D'abord de la réticence: personne ne lit par préférence nationale, et, il n'y a pas si longtemps, la littérature suisse souffrait de cette tendance à l'autodénigrement qui est une maladie très romande. Au contraire, de tous les horizons du monde culturel, les réponses sont venues, rapidement, avec plaisir. Parfois d'un jet, spontanément, ou avec un délai de réflexion mais toujours avec le souci de répondre au plus vrai.

Le premier constat qui s'impose est rassurant: si la Suisse n'existe pas, sa littérature, elle, a une identité. Floue, difficile à cerner en quelques phrases mais bien ancrée: trois Romands et trois Alémaniques se partagent les premières places. Les plus fréquemment cités - Ramuz, Walser, Cendrars, Bouvier, Fritz Zorn et Dürrenmatt - ont tous une dimension internationale et pourtant, hormis peut-être pour Cendrars, leur «suissitude» est évidente. Elle sous-tend leur discours, elle a déterminé leurs vies, leurs prises de position, la singularité irréductible de leurs œuvres. Et le plus souvent nommé des auteurs vivants, Jacques Chessex, a atteint la notoriété, ici comme en France, avec des livres profondément enracinés dans un terreau suisse, entre catholicisme baroque et austérité protestante.

Ramuz vient en tête, cité 21 fois. On pouvait s'y attendre: émotions montagnardes, parfums d'enfance, revivifiés par les deux volumes de la Pléiade, l'an dernier. Une parution qui a fait ressortir la modernité d'une œuvre reléguée au grenier des souvenirs d'école. Puis Robert Walser, plus étonnant. L'œuvre de ce promeneur solitaire, longtemps oubliée, sort du petit cercle de ses amoureux jaloux, par la grâce, peut-être, de ses mystérieux microgrammes, des belles expositions et des éditions qui les ont révélés, grâce aux manifestations qui ont marqué le cinquantenaire de sa mort, en 2006.

Cendrars et Bouvier, c'est l'appel du large, l'envie de s'en aller, de bourlinguer, d'aplatir les Alpes pour que la Suisse s'étende jusqu'aux confins de la Méditerranée, un nomadisme helvétique qui remonte à Ulrich Bräker et à Thomas Platter. Fritz Zorn et Dürrenmatt, étrangement ex aequo, ont tous deux mis la Suisse en accusation. Zorn l'a rendue responsable des métastases qui ont fini par l'étouffer. Dürrenmatt l'a peinte comme une prison dont les citoyens seraient les geôliers. Deux métaphores qu'on pouvait croire fanées mais qui ont marqué durablement les esprits. Autre «salisseur de nid», autre «conscience» dont on pouvait penser la voix oubliée: Max Frisch est pourtant bien présent, un peu plus même que Rousseau.

Chacun de ces bouquets de cinq titres esquisse la petite biographie de ceux qui les ont élus. Il y a, sans doute, des réponses de convenance, destinées à donner une bonne image, savante ou originale. Les auteurs de bande dessinée ont choisi leurs pairs. Certains ont saisi l'occasion de saluer leurs amis, leurs proches. La demande offrait avant tout la possibilité de partager un enthousiasme. Et, en effet, les surprises abondent dans les pages qui suivent. La diversité des voix éparpillées est le charme principal d'une enquête qui n'a pas d'autre prétention que de dessiner un paysage littéraire, de donner envie d'en explorer les sentiers. Il y a beaucoup de découvertes et de redécouvertes dans cette accumulation de titres.

Gottfried Keller et Jeremias Gotthelf, qui aurait pensé qu'on les lisait encore? Leurs livres ont pourtant éveillé un écho durable, ils n'ont pas écrit pour rien des «romans de formation». La forte présence des auteurs alémaniques est d'ailleurs en soi un hommage aux traducteurs, artisans méconnus de la cohésion nationale! Et aux éditeurs courageux qui, depuis des décennies, offrent, dans la plus grande indifférence, des œuvres majeures venues des autres régions linguistiques. Presque personne ne les lit, mais elles sont là, elles existent assez fortement dans la mémoire de quelques lecteurs pour mériter d'être citées. Les récits proustiens de Gerhard Meier, les diaboliques machines verbales de Hermann Burger, les fables ironiques de Peter Bichsel, l'œuvre torturée de Walter Diggelmann, les digressions philosophiques de Ludwig Hohl, les romans policiers de Friedrich Glauser, les constructions ambitieuses d'Adolf Muschg, on les trouve, en français, dans toutes les bibliothèques où ces œuvres attendent patiemment leurs lecteurs. Aux côtés de livres que personne n'a cités ici mais qui ont dû laisser des traces dans bien des mémoires: ceux de Matthias Zschokke, d'Alberto Nessi, de Giovanni Orelli... (Les Tessinois sont d'ailleurs les grands oubliés de ce panorama). Au cours des dernières décennies, L'Age d'homme, L'Aire, Zoé, les Editons d'en bas ont fait, dans le domaine de la traduction, un travail remarquable. En dépit d'un système efficace de subventions, les lois du marché les ont découragés: on traduit de moins en moins à l'intérieur de la Suisse, et c'est une perte grave.

Comment choisit-on ses lectures? Le plus souvent par l'heureux hasard du bouche-à-oreille: en dehors des «classiques» que tout le monde connaît (ou «devrait» connaître), ces quelque 250 conseils d'amis indiquent des chambres secrètes, des terres peu connues. Qui à leur tour ouvrent sur d'autres pistes. Le Salon du livre de Genève est aussi, pour les éditeurs romands, l'occasion de ressortir leur fonds: on y trouve des merveilles.