Une bonne fessée pour Cendrillon

Cinéma «Cinquante Nuances de Grey», acte fondateur du «mummy porn», accède au grand écran

Un fade conte de fées à peine pimenté de sadomasochisme

De quoi exciter la libido globalisée?

Quelques nuages moroses traînent dans le ciel ardoise. Deux premières nuances de gris. Les suivantes nichent dans le tiroir à cravates de Christian Grey. En deux plans, le film annonce la couleur: voici, pour la première fois à l’écran, les cinquante nuances de gris qui ont tourneboulé le monde de l’édition. Traduit en 51 langues, Fifty Shades of Grey d’E. L. James s’est vendu à plus de 100 millions d’exemplaires – dont une moitié sur tablette, plus discret à l’achat comme à la lecture.

Parce que sa colocataire a la grippe, Anastasia Steele la remplace au pied levé. Pour le journal de l’université, elle part interviewer Christian Grey, un jeune businessman très riche et très séduisant. «Non seulement il est beau, mais il représente le summum de la beauté masculine», souligne la narratrice du livre. L’oie blanche se pointe dans le building de verre au sommet duquel trône le sémillant CEO et, godiche à l’extrême, trébuche en entrant.

Le fauve à cravate de soie flaire la proie dans cette nouille aux grands yeux mouillants. Pas plus tard que le lendemain, il surgit dans la quincaillerie où elle arrondit ses fins de mois. Il l’envoûte. Elle succombe inconditionnellement à ses charmes. Elle accepte de devenir sa chose. Il la mène dans la chambre rouge où il serre sa collection de fouets…

La responsabilité de traduire en images le manifeste du «mummy porn» incombe à Sam Taylor-Johnson. Venue de l’art vidéo, cette réalisatrice londonienne n’a signé qu’un long-métrage, Nowhere Boy , chronique plus sentimentale que rock’n’roll des jeunes années de John Lennon. Elle s’acquitte de son mandat avec fidélité au texte, jusque dans les échanges d’e-mails qui ponctuent la narration, et dans une esthétique de clips publicitaires pour articles de luxe. Elle atteint sans surprise le niveau zéro de la subversion.

Dakota Johnson, 25 ans, la fille de Don Johnson et de Melanie Griffith, vue dans The Social Network et Need for Speed , tient le rôle d’Anastasia Steele. Avant d’incarner Christian Grey, Jamie Dornan a porté des slips pour Calvin Klein; il a fait ses débuts de comédien dans des séries télé (Once Upon A Time , The Fall). Irréprochablement beaux, propres et lisses, les deux jouvenceaux ne révèlent pas un don marquant pour l’art dramatique. De toute façon, il n’y a pas grand-chose à défendre. Car E. L. James, ce n’est pas Shakespeare, ni même Barbara Cartland.

Sachant que Cinquante Nuances de Grey traite d’une relation sadomasochiste, le cochon de voyeur qui sommeille en chaque spectateur se réjouit de la première fessée. Elle met du temps à arriver et, réduite à trois modestes claques, s’avère moins sensationnelle que les vignettes illustrant l’œuvre de la comtesse de Ségur. Il y aura encore quelques agaceries de martinet et de cravache et finalement six coups de ceinture plus appuyés. Mais tout ceci reste convenable, consensuel. Pas de meurtrissures, pas de trouble, pas de bave, pas d’obscénité, mais du R’n’B pur sucre.

Lorsque Christian époussette le corps de sa maîtresse avec une plume de paon, Sam Taylor-Johnson donne l’impression d’adapter L’Erotisme pour les nuls . Elle n’orchestre en aucun cas le pas de deux du vice et de la vertu, ni ne dénonce la loi du plus fort inhérente au capitalisme: elle brode une fable sur l’amour mis à l’épreuve.

Dans un monde luxueux coupé de toute réalité socio-économique (les seconds rôles paraissent sortir de Dynasty et de Friends), l’enjeu consiste à substituer l’amour romantique à l’amour qui fait boum. Ni grand seigneur méchant homme, ni Barbe-Bleue glabre, ni épicurien poussant la volupté jusqu’à la cruauté, Christian est juste le produit d’une enfance difficile dont on peut guérir. La résipiscence et la normalisation du prédateur sont programmées.

Cinquante Nuances a tout d’abord été conçu comme une suite de Twilight , bluette gothique entre la tendre Bella et le mystérieux Edward, vampire de son état. La fanfiction a fini par se détacher de son modèle. Elle en conserve néanmoins les archétypes qui sont ceux des contes de fées.

Lors d’une première rencontre, Christian bondit pour éviter à Anastasia d’être renversée par un vélo: chez Perrault, il aurait pourfendu une bête sauvage menaçant la bergère. Plus tard, il bouscule l’étudiant qui cherche à voler un baiser à la jeune femme: chez Grimm, il aurait rossé quelque manant indélicat. Tel le prince charmant, il vit dans un palais (avec donjon). Chaste (vierge à 25 ans) et modeste, elle vit dans une masure.

Rêvant de fleur bleue, Anastasia se retrouve les fesses rouges. La dernière punition l’a indignée. Tel le caniche de cirque grognant contre le dompteur, elle rejette son maître. Dehors, il pleut à verse. Elle s’en va, laissant Christian au désespoir. La porte de l’ascenseur se referme. C’est fini. Mais ils se retrouveront dans les chapitres II et III, afin que triomphe enfin l’Amour vrai.

Cinquante Nuances de Grey (Fifty Shades of Grey), de Sam Taylor-Johnson (Etats-Unis, 2015), avec Dakota Johnson, Jamie Dornan, Marcia Gay Harden. 2h05.

L’enjeu consisteà substituer l’amour romantique à l’amour qui fait boum