Bach, symbole de la dernière maturité? Les temps ont changé; les interprètes aussi. Face à une ancienne garde de pianistes pour qui cette musique fait figure de Graal, de jeunes loups s’emparent sans complexe de Jean-Sébastien, loin de l’austérité du prime XXe siècle, loin, aussi, des diktats des années 1970.

Le mordant de Piotr Anderszewski, l’évanescence d’Alexandre Tharaud, le velouté de Till Fellner – et, plus récemment, les délicatesses décantées de David Fray. «Notre génération a enfin la possibilité de se détacher de la tradition des trois dernières décennies, durant lesquelles l’authenticité musicale faisait foi, explique le pianiste. Cette période ne représente plus la modernité, mais un courant parmi d’autres. Avec le recul, le dogmatisme de l’époque me paraît effrayant. Circonscrire Bach, c’est déjà le perdre un peu.» Pour autant, il ne s’agit pas de renier cet héritage. «On est toujours le fruit d’une culture. Mais une culture, quelle qu’elle soit, devrait tendre à déverrouiller l’horizon, plutôt que de le restreindre.»

«Il ne faut pas avoir peur…»

Vingt-huit ans, et déjà la volonté de tracer son propre sillon. Sur son disque de Concertos pour clavier (chez Virgin Classics), David Fray ose la fragilité, cisèle l’articulation comme à demi-mot, murmure l’architecture pour mieux la révéler. On est loin du ton docte, solennel d’un Maurizio Pollini ou même d’un Murray Perahia, un brin consensuel dans le même répertoire. «Il ne faut pas avoir peur de ses propres singularités. La modernité cultivée pour elle-même ne m’intéresse pas, la poussière de la tradition non plus. Le style dans lequel s’inscrit un compositeur est l’ensemble des éléments qui le rapprochent de ses contemporains. L’apanage du génie est ce qui le différencie et le démarque de ce style.»

Au panthéon des spécialistes de Bach au piano, David Fray cite trois noms. «Mes préférences vont à Edwin Fischer, Glenn Gould et Sviatoslav Richter, parce que ce sont les plus extraterrestres. En ce sens qu’ils ont cherché à définir une vision personnelle de cette musique, et ne représentent rien d’autre qu’eux-mêmes.»

S’approcher de Bach, c’est un peu s’approcher de soi, comme si le maître de Leipzig était capable de parler autant de langues qu’il y a d’interprètes. «Son œuvre est extraordinairement synthétique, riche tant au niveau polyphonique que rythmique ou mélodique. Autant de portes d’entrée pour les musiciens de toutes les époques.» Cela justifie-t-il de jouer Bach au piano, un instrument qui, en son temps, n’existait pas? «Le problème vient des clichés hérités du XIXe siècle, et inhérent à l’interprétation pianistique. Chez Bach, rien n’est évident, inutile de se cacher derrière la pédale ou le rubato (inflexion du rythme, ndlr).»

La gestion de plusieurs voix simultanées demeure un défi. «Les servir toutes, c’est pouvoir les écouter toutes. Le travail, du coup, ressemble beaucoup à celui d’un chef d’orchestre. Chaque ligne a sa propre existence, son caractère, son chant, puisé dans la voix humaine. La voix a beaucoup d’importance chez Bach. Cet instrument-là ne sera jamais démodé.» Jonas Pulver

J.-S. Bach, Concertos pour clavier, David Fray, Deutsche Kammerphilharmonie Bremen (Virgin Classics).