Depuis mardi déjà, les professionnels de l’art du monde entier se pressent à Venise, commentant leur visite dans les files d’attente, dans les allées des Giardini, sur les terrasses quand les éclaircies le permettent. Beaucoup de bruit, beaucoup de sens aussi dans cette 55e édition de la Biennale d’art, qui témoigne à tous les niveaux d’une soif de connaître, d’être au monde. Elle est vivante, actuelle et en même temps très reliée à l’art du XXe siècle. Nous en reparlerons. Aujour­d’hui commençons par un avant-goût, avec le pavillon suisse, toujours si bien placé à l’entrée des Giardini. Il a été confié par la commission indépendante de Pro Helvetia au Valaisan Valentin Carron. Né en 1977 à Martigny, il y vit.

L’art peut parfois adopter – il y en a quelques exemples à Venise – une façon bruyante, démonstrative de s’exprimer. Il peut aussi s’avérer foisonnant, à la façon peut-être de Thomas Hirschhorn, qui avait suroccupé le pavillon suisse il y a deux ans, avec une installation témoignant de l’infinité des blessures de notre monde. Et là, cette année, c’est l’épure, le calme. Nous avons visité les lieux avec l’artiste.

C’est un serpent qui accueille les visiteurs. Rien d’effrayant. Un serpent en fer forgé, dont on suit le corps tout le long de la visite, longue ligne de métal qui dessine le chemin sans en avoir l’air. L’exposition de Valentin Carron dialogue avec l’architecture dessinée par Bruno Giacometti en 1952. «Je suis venu repérer les espaces après avoir appris ma nomination, il y a un an.»

L’artiste était accompagné par Giovanni Carmine, directeur de la Kunsthalle de Saint-Gall, qu’il a choisi pour curateur. «Nous avions envie de travailler ensemble depuis quelque temps déjà. Et il a assisté Bice Curiger pour le commissariat de la grande exposition de la dernière biennale. Je me suis dit qu’il devait bien connaître les us et coutumes locaux. Et les bons restaurants aussi.» Valentin Carron a l’œil malin de ceux qui aiment jouer avec les niveaux de sens, en art comme dans la conversation.

Nous suivons donc le serpent, selon les circulations qu’avait imaginées Bruno Giacometti. «La première salle était destinée aux peintures. J’ai respecté cette idée», explique le jeune artiste. Sauf que ses peintures sont de grands fac-similés de vitraux réalisés dans une fibre de verre qui a l’apparence du ciment. Ils reprennent les motifs abstraits de vitraux de l’Ecole royale des beaux-arts de Bruxelles. «C’était des éléments d’architecture assez courants dans l’après-guerre, dans des bâtiments religieux mais aussi laïques, et qu’on ne remarque presque plus aujour­d’hui.» Les rythmes des éclats de couleur dans le ciment ont été respectés, mais distribués différemment d’une pièce à l’autre, et les tons plutôt sombres sont ceux que l’on distingue de l’extérieur, quand on est exclu du spectacle lumineux que donnent les vitraux à l’intérieur.

L’artiste aime s’emparer ainsi d’objets déclassés, ou simplement oubliés. «Quand un objet me touche, je me demande comment lui redonner une visibilité, une présence.» Egalement accrochés au mur, le début d’une autre série qui court dans tout le pavillon. Cette fois, c’est dans un café de Sion que l’artiste a pris sa référence, le Treize étoiles, où se réunit la fanfare du même nom. La décoration y est réalisée avec de vieux instruments écrabouillés. «Ce qui m’est apparu comme une survivance du nouveau réalisme des années 60», s’amuse Valentin Carron. Il a donc à son tour piétiné trompettes, tuba et autre trombone à coulisse. Au mur, ce sont leurs moulages coulés dans un bronze sablé, presque rose, comme les briques des murs extérieurs, dont ils semblent presque issus.

Nous sommes maintenant dans la cour intérieure, avec ces instruments à la fois maltraités et transformés en petits monuments de bronze, et ce paradoxe fait la richesse de l’œuvre. Nous avons suivi le serpent, qui file dans la salle consacrée aux arts graphiques, enveloppe les visiteurs dans un vaste nœud coulant dans la salle des sculptures, avant de traverser la cour. Là, il passe à côté d’un vélomoteur bleu. Qui n’a pas été oublié par le concierge. C’est bel et bien une sorte de ready-made. Une sorte seulement, puisque ce Piaggio, modèle Ciao, fabriqué à Gênes, Valentin Carron s’est appliqué à le restaurer, comme trois autres avant lui. Garé dans la cour, il semble presque avoir quitté sa nouvelle identité d’œuvre d’art pour retrouver sa fonction première. Ce qui fait une œuvre d’art est définitivement fragile, et ce simple vélomoteur le dit avec une magnifique simplicité. Il donne envie de l’enfourcher pour visiter les Giardini. «C’est moi qui conduis», sourit l’artiste, avant de réaliser que l’averse mouille sa pièce, qu’il déplace prudemment sous l’auvent.

«M’emparer d’un objet, c’est aussi le comprendre, un peu comme en dessin d’observation. En restaurant des vélomoteurs, je pense à ce qu’ils ont signifié, signifient peut-être encore de liberté pour toute une adolescence, parfois pour des vieux sans voitures.» Et c’est aussi une ironie par rapport au futurisme italien, plutôt amateur de belles voitures et de vitesse…

Et le serpent alors, d’où vient-il? Valentin Carron l’a trouvé ornant une grille sur une fenêtre zurichoise du début du XXe siècle. Il en a simplement déployé et allongé le modèle. Enfin, des forgerons l’ont fait pour lui. Une famille bâloise venue jusqu’à Venise adapter la sculpture. Valentin Carron aime parler des gens avec qui il fabrique ses pièces. Comme cet ami, diplômé d’une école de décor de théâtre, avec qui il a réalisé les vitraux, ou cet autre, vendeur de chemises de luxe à Montreux, qui lui a conseillé le beau coton finement quadrillé que des tapissiers vénitiens ont étendu sur le mur des sculptures. L’art est aussi un travail d’équipe.

Et le serpent, où va-t-il? Il faut quitter l’exposition pour le suivre. Il passe par-dessus le mur. Et il n’a pas de queue.

Pavillon suisse de la Biennale de Venise, jusqu’au 24 novembre. www.biennials.ch

«M’emparer d’un objet, c’est également le comprendre, un peu comme en dessin d’observation»

«M’emparer d’un objet, c’est égalementle comprendre, un peu comme en dessin d’observation»