Longtemps, le 104 de la rue d’Aubervilliers, à Paris, a abrité le siège municipal des pompes funèbres. Depuis quelques années, il bouillonne de projets culturels. Pour la deuxième fois, le festival Circulation(s), dédié à la jeune photographie européenne, y prend ses quartiers. 46 artistes sont exposés, dessinant une carte des tendances actuelles. Romain Mader, Catherine Leutenegger, Laurence Rasti, Aladin Borioli ou Cyril Porchet; la scène suisse est toujours très bien représentée. D’autant que la marraine de cette cinquième édition est Nathalie Herschdorfer, directrice du Musée des beaux-arts du Locle, ancienne conservatrice au Musée de l’Elysée, ex-directrice du festival Alt + 1000.

«Elle représente quelqu’un d’important pour nous car elle a fait à l’Elysée re-Generation, une exposition un peu mythique concernant la jeune photographie mondiale, souligne Marion Hislen, l’une des organisatrices du festival. Quant aux talents suisses, ils sont là chaque année parce qu’ils sont nombreux. Cela tient à leur histoire et à leurs excellentes écoles, qui sont notre premier fournisseur. Comme les Allemands, les Suisses ont un côté hyper-perfectionniste dans leurs images, une maîtrise parfaite de la technique qu’ils contrebalancent avec un grain de folie. Augustin Rebetez ne pourrait pas venir, d’ailleurs.»

Le grain de folie est bien présent dans cette édition, mais il émane surtout des Français. Le duo Ulysse et Darcoe propose une étonnante série de «Fleurs viande», mêlant végétaux et abats. «Le pire, c’est que c’est joli!», s’exclame une visiteuse. Epectase, de son côté, fait souffler un vent d’audace dans la rigidité ambiante de ce début de siècle. Là, un homme avec attaché-case se renverse un seau de peinture rose sur la tête – et le costume. Ici, un autre bouscule son corps et son manteau de fourrure devant le garage bien fermé d’un pavillon de banlieue. Plus loin, un type en combinaison plonge dans un gigantesque tas de betteraves fourragères. «Nous improvisons dans des lieux très normés, comme un HLM, un parking ou un centre commercial, afin d’y apporter un élan de vie et de liberté. Nous sommes terrorisés par le monde qu’on nous a construit, alors nous opérons une sorte de reconquête territoriale, explique Jérôme Von Zilw. Le décor est capital. La forêt que vous voyez là [image ci-dessus] est une plantation. Ces betteraves résultent d’une culture intensive et sont destinées à l’élevage intensif [image de Une].»

Dans un genre également loufoque, le Polonais Grzegorz Loznikow modifie les images d’un album des Jeux olympiques de 1936, retrouvé dans une famille allemande. Les héros nationaux y sont désacralisés à coups de minibilles de papier ou de Sagex colorées. Collées sur les tirages noir et blanc, elles transforment les corps effilés des athlètes en lignes molles de monstres gentils, elles ajoutent moustache, brushing et lunettes ridicules aux visages marqués par l’effort ou la victoire.

Autre utilisation étonnante de documents d’archives, Audrey Laurans imagine un distributeur de portraits d’ancêtres. Pour 4,50 ou 6 euros, vous pouvez acquérir une grand-mère élégante, un enfant joufflu, des mariés authentiquement heureux. La Française questionne ainsi l’existence de milliers de ces tirages aux marchés aux puces; pourquoi leurs propriétaires se séparent-ils de ces images et pourquoi des inconnus les achètent-elles?

L’Espagnol Dionisio Gonzalez, lui, travaille à partir des plans et maquettes d’architectes fameux tels Geh­ry ou Le Corbusier. S’intéressant à des projets non aboutis, il les modélise puis les insère dans le cadre où ils auraient dû voir le jour, précédemment photographié. Le résultat, sous forme d’images panoramiques, est bluffant de réalisme. Le bâtiment numérisé s’inscrit parfaitement dans le paysage urbain; Gonzalez ayant pris soin de vieillir ses murs, taguer ses stores et accrocher du linge aux fenêtres.

Peut-on parler ici de photographie documentaire? La question est soulevée à de multiples reprises sous la verrière et dans les ateliers du 104. La Suissesse Laurence Rasti, par exemple, livre une très belle série intitulée «Il n’y a pas d’homosexuels en Iran». Dissimulés sous un drap à petites fleurs bleues, derrière un buisson ou des ballons multicolores, deux hommes qui s’aiment. Les modèles, assurément, ont posé pour la photographe. La réalité, cependant, est bien qu’ils doivent se cacher.

Cyril Porchet, sélectionné dans le cadre des cartes blanches de Nathalie Herschdorfer, produit de son côté des sortes de tableaux abstraits à partir de rassemblements folkloriques. Posté en hauteur, il photographie les mouvements de foule avec un temps de pose très long. «J’ai eu envie, par ces cartes blanches, de me pencher sur un genre qui n’est pas à la mode chez la génération actuelle: celui de la photographie de rue. Ces jeunes réfléchissent beaucoup, maîtrisent beaucoup, ils ne sont pas dans le snapshot qui a fait la gloire de leurs aînés, note la commissaire invitée. Cyril Porchet, qui s’est illustré jusqu’ici par des travaux très construits, s’est mis en danger avec ce nouveau projet. Autre de mes choix, Ola Lanko joue également sur la spontanéité.» L’Ukrainienne propose de beaux portraits d’adolescents attrapés au vol sur les montagnes russes d’une fête foraine.

Pour capter au mieux le plus jeune public, justement, Circulation(s) a lancé un appel au dialogue photographique via Instagram. Huit des clichés du festival sont proposés comme point de départ, les réponses qu’ils suscitent sur le Web peuvent être consultées, imprimées et exposées dans l’ex-château d’eau du 104. Une exposition «à hauteur d’enfants» a encore été pensée avec des jeux. Les travaux sur l’homosexualité ou les portraits de bébés tout juste nés par césarienne n’y figurent pas. Trop sensible ou trop sanguinolent. C’est le seul manque d’audace de ce formidable jeune festival.

Circulation(s), jusqu’au 8 mars au 104, rue d’Aubervilliers, Paris XIXe.www.festival-circulations.com