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Circulez, y a rien à voir

Cartier-Bresson, Doisneau ou Martin Parr lui ont donné ses lettres de noblesse, mais la «street photography» semble disparaître lentement des pratiques. En cause notamment, un droit à l’image qui laisse peu de marge à la prise de vue

Circulez, y a rien à voir

Tendance Cartier-Bresson, Doisneau ou Martin Parr lui ont donné ses lettres de noblesse, mais la «street photography» semble disparaître

En cause, le droit à l’image

Beaucoup sont devenues des icônes, évoquant le Paris des années 1930 ou le New York des années 1950. L’homme sautant par-dessus une flaque attrapé derrière la gare Saint-Lazare par Henri Cartier-Bresson ou les mômes à vélo de Robert Doisneau. Evidemment, il faut du temps pour faire un symbole – quoique de moins en moins – mais l’on n’a guère d’exemples en tête pour la période récente, hormis un cliché de Martin Parr peut-être. La rue et l’instantanéité semblent moins prisées des photographes actuels, musées et galeries s’y penchent surtout pour montrer des classiques; la «street photography» serait-elle un genre en voie de disparition dans les contrées européennes?

(David Wagnières)

«La photographie de rue ne fait pas l’objet d’un enseignement spécifique, indique Nicolas Savary, maître principal de la formation supérieure à l’école de photographie de Vevey, longtemps réputée pour être davantage tournée vers le reportage que ses consœurs. Elle peut être intéressante dans une démarche pédagogique car elle confronte à un cadrage et à une action à saisir dans l’urgence, mais est-ce un genre en soi? Peut-être aussi que «nos rues policées» ne sont plus un territoire assez riche pour constituer un sujet, à moins de les thématiser; une artère lausannoise serait susceptible de servir de contexte à une enquête sur la prostitution ou la toxicomanie, par exemple. Il semblerait que l’immédiat et le quotidien soient plutôt devenus la matière d’une pratique amateur telle qu’on la trouve sur Instagram, entre autres, tandis que les professionnels s’efforcent de construire une réflexion plus approfondie.» «Cela reste un exercice formel, sauf si quelque chose prend le dessus, abonde le photographe Christian Lutz. J’ai travaillé dans la rue à Las Vegas parce que l’architecture de cette ville constitue déjà une expression du capitalisme absolu.»

(David Wagnières)

Se poster à un angle et attendre le fameux instant décisif ne paraît plus assez nourrissant, sauf peut-être à l’étranger; la nécessité du concept a fait son chemin. Il faut se distinguer parmi les milliers de professionnels, surtout si l’on espère une exposition ou une publication – et le photoreportage se vend mal. Le Néerlandais Hans Eijkelboom, par exemple, un familier de la photographie conceptuelle, a récemment photographié parmi les passants de plusieurs villes ceux qui portaient sur leur vêtement un numéro compris entre 1 et 100, puis les a présentés dans l’ordre. Paradoxalement, l’engouement du public pour une photographie de rue «vintage» ne cesse de se démontrer, en témoigne la dernière exposition de Garry Winogrand au Jeu de Paume ou le succès posthume de Vivian Maier.

Outre la course au concept, l’autre raison invoquée à la diminution du genre est celle d’une législation toujours plus stricte en termes de droit à l’image. «Nous avons en ce moment une exposition de Martin Parr, Life is a beach: il est frappant de voir que les enfants ont disparu de ses clichés dans les années 2000 parce qu’il en avait assez de devoir demander des autorisations aux parents craignant que ces portraits ne tombent entre les mains de pédophiles, déplore Andrea Holzherr, directrice du département culturel de l’agence Magnum, qui a donné ses lettres de noblesse à la photographie de rue. Nos photographes devraient se balader accompagnés en permanence d’un assistant chargé de courir après les passants pour requérir leur accord, c’est impossible!» A ce titre, l’exposition Paris Magnum présentée il y a quelques mois à l’Hôtel de Ville est saisissante: les visages s’effacent au fil des ans pour laisser place à des personnes de dos ou de trois-quarts.

(David Wagnières)

Membre de l’agence, Abbas regrette le manque de liberté. «En France, la situation est devenue absurde. Récemment, il y a eu une plainte parce qu’on avait posé devant un volcan du Massif central; un architecte peut faire de même si le bâtiment qu’il a dessiné se trouve en arrière-plan de l’image… Cela pousse les photographes à travailler différemment.» Lui-même a été assigné en justice il y a une dizaine d’années pour avoir photographié des jeunes filles catholiques lors d’un rassemblement. Le Franco-Iranien a contre-attaqué et gagné son procès. «Il faut que la peur change de camp», assène-t-il.

«Cette notion de droit à l’image est un poison pour les photographes et elle est totalement entrée dans les mœurs, note Olivier Christinat. Mon fils de 14 ans a par exemple été très choqué de me voir travailler dans la rue lors d’un récent séjour à Londres. Je conçois que prendre 200 ou 300 clichés d’un même endroit avec mon téléobjectif puisse agacer ou effrayer mais je ne changerai pas ma pratique. Je pense qu’il y a des images qui ne peuvent être que volées, alors je cours le risque. La photographie de rue est le témoignage irremplaçable d’une époque. Pourquoi nous l’interdire tandis que des machines prennent des photographies en permanence?» Et qu’une partie conséquente des terriens affiche son intimité sur les réseaux sociaux.

(David Wagnières)

Jann Jenatsch, directeur de l’agence Keystone, admet devoir «pousser» ses photographes à travailler dans la rue, ces derniers craignant souvent les réactions du public. «Ils sont obligés de mentionner le nom des personnes figurant sur leurs images, afin de justifier qu’il y a eu un contact. Mais même comme cela, nous avons souvent des problèmes parce que les gens ne comprennent pas bien ce qu’est une agence; le contexte de publication ou la légende ne leur conviennent pas forcément.»

Abbas, pour autant, refuse de désespérer: «Les modes passent en photographie comme ailleurs. On se lassera du conceptuel et on reviendra à la photographie de rue à un moment ou un autre.» Alex Webb, également membre de l’agence Magnum, constate déjà une résurgence de la discipline dans le monde anglo-saxon, certes plus libéral en termes de législation. «Peut-être ressent-on le besoin de renouer avec un certain contact», suppose-t-il. Pour Raphaël Biollay, co-programmateur du festival Images à Vevey, c’est seulement la forme qui a changé: «L’esthétique n’est plus la même car nous ne sommes plus dans les années 1950 ou 1960 et parce que les artistes se nourrissent d’autres références, mais la photographie de rue persiste. Martin Kollar, qui a étudié le cinéma, en est un bon exemple.» La photographie de rue, une diva sur le déclin ruminant son retour.

«Les enfants ont disparu des clichés de Martin Parr dans les années 2000»

«Les modes passent, en photographie comme ailleurs. On se lassera du conceptuel»

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