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Le sangliste Jonathan Fortin (remplacé par Anthony Weiss) et le trompettiste Yannick Barman.
© Celine Ribordy

Scènes

Le cirque, une affaire de sangles et de perspectives

Stefan Hort crée jeudi à Sierre «Solution intermédiaire», un spectacle entre acrobatie et musique. Il parle de l’évolution de cette discipline qui le fascine

On les nomme les sanglistes. Mais eux préfèrent s’appeler les sangliers. Rapport peut-être à la force qu’ils doivent déployer pour se hisser le long des sangles qui leur servent d’outils de travail. Rapport surtout à l’humour qui court parmi les circassiens. Stefan Hort, président de ProCirque, confirme. Dans cette discipline, le metteur en scène observe «un élan collectif, une joie de chercher, presque une naïveté».

Dès ce jeudi, on pourra voir le sanglier Anthony Weiss charger le mythe d’Icare au Théâtre Les Halles, à Sierre. Pas tout seul. Le trompettiste hors pair Yannick Barman accompagnera l’assaut. Icare, pour la mortelle envie d’aller toujours plus haut? «Plus pour la recherche d’une solution qui va loin à défaut d’atteindre les sommets», répond le Valaisan de 32 ans, qui a fait ses classes théâtrales à Berlin, Montréal, Bruxelles et Francfort. Il évoque cette création et, plus largement, l’état du cirque aujourd’hui.

Le Temps: «Solution intermédiaire», voilà un titre plus suisse moyen qu’icarien. Il ne reflète pas vraiment la quête d’absolu du mythe grec…

Stefan Hort: (Rires.) C’est vrai et c’est le cœur de notre réflexion. Au début, on a pensé explorer l’épuisement, l’idée de se brûler les ailes. Avec Jonathan Fortin, le sangliste qui a construit le spectacle, mais s’est malheureusement blessé à vélo, on a imaginé qu’il serait sans cesse en suspension pour restituer le ciel dans lequel Icare se perd. C’était sans compter avec les limites du corps humain. Au maximum de ses capacités, un sangliste peut tenir quelques minutes en suspension totale. Ensuite, le sang ne circule plus dans ses poignets et la position devient douloureuse. Dès lors, on a été contraints, et en même temps heureux, d’abandonner cette idée d’effort et d’élévation verticale, pour une recherche plus libre et plus horizontale.

– C’est-à-dire?

– A la fin des journées de répétition, après avoir beaucoup réfléchi à ces notions d’idéal, de limite, de quête, de renoncements, etc., j’invitais souvent Jonathan et Yannick à jammer ensemble et à se faire plaisir en pratiquant leur art sans réfléchir. Ces moments de création spontanée ont donné de si belles pépites qu’on a conservé une partie improvisée dans le spectacle.

– Sinon, à quoi ressemble ce spectacle? On y voit des exercices de sangle traditionnels?

– Oui, mais aussi des réinventés. A un moment, par exemple, c’est le musicien qui permet au sangliste de s’élever grâce à un système de poulie actionnée depuis la ceinture du trompettiste. La hauteur de traction varie selon son éloignement. Ce qui est intéressant, c’est que les à-coups de l’acrobate sur la sangle ont des répercussions sur le son de la trompette et font monter la tension entre les deux artistes. Cette scène peut évoquer le rapport tendu entre Icare et son père, Dédale, qui tente sans succès de retenir son fils.

– On est loin du cirque traditionnel où, dans la lumière et les paillettes, seule compte la performance… Vous pratiquez ce qu’on appelle le nouveau cirque?

– Non, pas tout à fait. Nous pratiquons le cirque contemporain. Le nouveau cirque, né dans les années 1980, consistait à déguiser les performances circassiennes en un récit, une histoire. Vous aviez par exemple un barman qui se mettait à jongler avec des bouteilles ou, dans un numéro de main à main, l’histoire d’un couple qui se déchire. Tout était théâtre.

– Quelle est la différence avec le cirque contemporain que vous pratiquez?

– Dans ce courant qui a démarré au début des années 1990, les circassiens apparaissent tels qu’en eux-mêmes et exercent leur art sans nécessairement le déguiser. Par contre, pour amener une situation, ils se mettent volontiers des contraintes. Ce peut être un plateau qui tourne de plus en plus vite et sur lequel il faut tenir, comme dans Celui qui tombe, un spectacle du Français Yoann Bourgeois, ou des diabolos qui, au lieu d’être en plastique, sont en porcelaine, comme dans une création du Suisse Julian Vogel.

Lire aussi: Johann Le Guillerm au Théâtre de Vidy

– Et chez vous, la contrainte est donc cette affaire de limite physique en matière de suspension… Comment la contournez-vous?

– Nous jouons avec des cubes de différentes tailles. Ils sont à la fois des marches pour aller chercher des sangles en hauteur – et varier les registres de suspension – et des éléments de décor. A un moment, Yannick Barman est même avalé par ce mur de cubes et sa musique nous parvient étouffée… On peut y voir le meurtre du père, mais nous ne sommes pas dans un récit lisible, plutôt dans des sensations que le public interprète selon sa culture et son ressenti.

– Stefan Hort, vous présidez ProCirque, association fondée en 2014. Comment se porte le cirque en Suisse?

– De mieux en mieux! Contrairement à la France, au Canada et à de nombreux pays scandinaves, la Suisse ne délivre pas encore de formations diplômées en arts du cirque et, pour le moment, l’Office fédéral de la culture ne reconnaît pas encore officiellement cette discipline. En revanche, les cantons du Valais et de Bâle l’ont inscrite dans leur politique d’encouragement culturel et lui alloue des subventions. Quoi qu’il en soit, ces questions de reconnaissance n’ont jamais empêché de nombreuses initiatives de cirque de voir le jour! Près de deux cents membres ont déjà rejoint notre association. Nous proposons un répertoire recensant les artistes, compagnies et lieux de cirque en Suisse, nous offrons aussi des tables rondes ainsi que des rencontres professionnelles et nous démarchons auprès du monde politique pour une meilleure reconnaissance de la branche.

– Cette bonne nouvelle en prime: la Société suisse des auteurs, la SSA, vient de délivrer une bourse d’aide à l’écriture circassienne…

– Oui, c’est une belle reconnaissance de plus. Sur 19 dossiers envoyés, trois jeunes compagnies circassiennes ont été sélectionnées et recevront 4000 francs pour parfaire l’écriture de leur spectacle. Ce qui me frappe depuis que je travaille avec des artistes de cirque [depuis 2011, ndlr], c’est leur inventivité, leur dynamisme et la solidarité sans frontières qui les lie. Des valeurs que j’estime beaucoup.


Solutions intermédiaires, du 15 au 25 mars, TLH-Théâtre Les Halles, Sierre, www.tlh-sierre.ch

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