La Bâtie

Cisco Aznar, au cœur de la douleur

Au Théâtre du Loup, le chorégraphe espagnol questionne l’existence de Dieu quand le mal frappe. Images fortes et chants déchirants à voir encore ce lundi soir à 19h

Bette Davis, les yeux écarquillés. Lauren Bacall, au bout d’un téléphone muet. Olivia de Havilland, enfermée dans un asile d’aliénés… Le danseur Cisco Aznar nourrit une fascination pour les stars de cinéma et leur manière expressionniste d’incarner des personnages blessés. La blessure, justement, est au cœur de Dolores circus, dernière création du chorégraphe espagnol à l’affiche du Théâtre du Loup, dans le cadre de La Bâtie-Festival de Genève. On y voit la blessure qu’éprouve une cabarettiste lorsqu’elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer sans rémission.

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On y voit aussi la blessure d’une nation, l’Espagne, rebaptisée ici Is-pain, qui, dit l’artiste, n’en finit pas de souffrir d’une culpabilité héritée de la religion et des années Franco. L’antidote à tant de peine? L’extase amoureuse et artistique. Avec emphase et trémolos. On est séduits? Oui, pour les images, toujours aussi fortes et pour les magnifiques airs chantés par Maria de la Paz. Moins pour la danse qui manque de singularité et de mordant.

Craquements lugubres

Jésus Marie! L’expression convient parfaitement à l’entame de Dolores circus. Un Christ décharné et habillé d’une nuisette rose allaite un bébé affamé. A ses côtés, des poupées nues aux longs cheveux sont posées en terre comme les croix d’un cimetière, mais le rouge qui les éclaire évoque plutôt l’enfer. Au fond, sur une chaise, une femme chante une berceuse. Bientôt, survient la séquence la plus forte de cette création qui célèbre la souffrance pour mieux la dépasser. On retrouve le Christ, accroupi cette fois, et tous ses mouvements, dos courbé, sont accompagnés de craquements lugubres et de claquements glacés. Comme si chacune de ses articulations était à l’agonie. Difficile de mieux dire l’usure de notre corps machine qui, tout au long d’une vie, est le théâtre d’actions, d’effusions et d’émotions.

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Plus tard, le cinéma prend le relais de la réalité. Sur un écran, on suit Dolores dans son boudoir et, film dans le film, ses tableaux se mettent à s’animer et à raconter ses souvenirs, ses rêves et ses pensées. C’est là qu’à la faveur d’un montage astucieux les stars de cinéma se pressent et restituent l’éternelle solitude de l’âme humaine. La grande question qui agite cette création à multiples fonds? L’existence de Dieu. Croire en Dieu est une facilité et un vœu pieux, avance Cisco Aznar, dans la mesure où s’adresser à lui c’est comme parler au téléphone avec personne au bout. Pour le chorégraphe, Dieu est en chacun de nous et l’expression artistique et l’amour sont les meilleurs moyens pour le faire prospérer.

Des flammes pour Maria

Plusieurs fois, l’Argentine Maria de la Paz illustre ce constat de sa belle voix. Elle chante des berceuses, des lamentations, des valses et c’est le cœur des spectateurs qui s’enflamme avec elle. La danse, par contre, est moins intime, moins palpitante. Plus attendue aussi, même si elle joue sur la confusion des genres puisque c’est un danseur qui interprète plusieurs personnages féminins, de la vierge à la putain.

Depuis vingt ans, Cisco Aznar a un univers fort. Un imaginaire foisonnant en dialogue constant avec la religion, la douleur et la mort. Des thèmes que l’on retrouve dans le travail intense d’Angelica Liddell, sa cadette. Et qui exercent toujours une vraie fascination visuelle.


Dolores circus, La Bâtie-Festival de Genève, Théâtre du Loup, lundi 9 septembre, 19h.

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