Danse

Cisco Aznar ressuscite la légende de Nijinski dans «Le Sacre du printemps»

Alors qu’on fête le centenaire de la création du «Sacre» à Paris, le chorégraphe espagnol a enflammé l’Opéra de Lausanne avec une version personnelle et passionnante de la pièce. Sous la bannière de l’Atelier-Ecole Rudra, vingt-cinq danseurs se fondent dans une féerie funèbre qui marque

Et si le plus beau Sacre était celui-ci? Celui de Cisco Aznar, cet artiste espagnol hanté par Luis Buñuel, le poète Federico Garcia Lorca, la chorégraphe Pina ­Bausch. A l’Opéra de Lausanne, vendredi et dimanche, une salle bondée a vécu la fièvre des soirs de fête. Vingt-cinq danseurs, de 16 à 20 ans, évoluant sous la bannière de l’Atelier-Ecole Rudra, se sont laissé pourfendre par les lames d’Igor Stravinski, cet orage de cuivre et de métal, ce passage de la rosée à la grêle. Cisco Aznar, élève naguère à Rudra, a réussi ceci: marquer de sa griffe un Sacre du printemps qui a cent ans cette année et qui donne lieu, partout dans le monde, à de nouvelles versions. Seul scandale: il n’est pas prévu que le spectacle soit repris.

Mais pourquoi tant de feu? Parce que Cisco Aznar et sa bande n’illustrent pas l’histoire de ces deux tribus, mâles d’un côté, femelles de l’autre, qui voit une vierge élue sacrifiée sur l’autel du printemps. Ils l’interprètent, avec tout ce que ce geste peut avoir de passionnant. En ouverture, l’or paraît couler en ondée. Sur un écran géant, un papillon déflore l’azur. Sur scène, des garçons cravatés comme dans les pensionnats paraissent marmonner, chacun derrière un lutrin; des demoiselles en chemise d’hôpital méditent, juchées sur des chaises. Mais voici qu’un beau gosse pâle épouse le tourment de la musique. On comprend alors le parti pris d’Aznar: l’élue du livret se fait ici élu; et cet homme promis au sacrifice est Vaslav Nijinski en personne, ce danseur aux orteils célestes qui le premier accouche Le Sacre, en mai 1913 à Paris. Les guindés huent. Stravinski en coulisses enrage: Nijinski n’a rien compris à sa musique; pis, il sabote son chef-d’œuvre.

Dans cette vision, c’est Nijinski, donc, soit l’Artiste, qui doit mourir au nom de l’œuvre, pour que sa légende se propage. Excès romantique? Qu’importe, puisque l’invention théâtrale triomphe. Il faut voir l’élu se déchirer entre les lutrins, comme un fauve châtré, en proie à la poussière du temps – celle qui s’élève des partitions. Derrière, des infirmières se sont transformées en oiseaux malfaisants. Avec leurs becs, ils menacent l’idole. Charognards! Dans ses fameux cahiers, reclus à l’asile, Nijinski écrit, vers 1919, à propos de cette période: «J’ai cherché l’amour et j’ai compris que l’amour n’existait pas. Que tout ça, c’était de la boue.» Le Sacre est aussi l’histoire d’un chagrin. C’est son écho qui nous ébranle ici.

Publicité