Des jets de bûches en mode fêlé, des Polonaises qui scandent leur révolte contre l’autorité, une danseuse-lutteuse qui terrasse ses démons de son corps musclé ou encore une déferlante de Brésiliens secoués: mardi, la première soirée du Festival de la Cité a été physique. Physique et engagée. Une puissance qui a plu. De la Sallaz à Ouchy, les Lausannois ont plébiscité cette joyeuse explosivité, avec un pic, à La Riponne, où les spectateurs ont rejoint les interprètes de «Suave» dans leur transe endiablée. Ambiance!

Mais d’abord, cette question qui brûle les lèvres suite au débat passionné du printemps dernier. Est-ce que le Festival de la Cité a perdu son âme dans la nouvelle configuration imaginée par Myriam Kridi, trois pôles répartis sur la ligne du M2? Pour beaucoup de personnes interrogées, l’ancienne formule avait de fait des avantages: le lieu unique permettait de retrouver des amis de manière informelle et de découvrir, dans l’effervescence des scènes rapprochées, des productions sans les avoir vraiment planifiées. «C’était plus cosy, plus spontané», dit une spectatrice. «Je savais que j’allais rencontrer des potes, c’était le rendez-vous convivial du début de l’été», complète l’autre. «J’aimais aller au hasard des spectacles, me laisser guider par l’humeur», confie un troisième festivalier.

Désormais, -enfin, depuis 2014, date du début des travaux sur la place du Château et donc du nomadisme pour la Cité –, les festivaliers sont plus studieux et pointent dans leur programme les rendez-vous à ne pas manquer. Mais la nouvelle formule a aussi ses charmes. Elle permet de découvrir de nouveaux paysages. «C’est beau, ces bois», soupire d’aise mon voisin de gradin avant le début de «La Cosa», pièce acrobatique donnée au pied de La Sallaz. «Jamais je n’ai aussi bien scruté la façade du Palais Rumine», constate une quinquagénaire installée sur les travées pour assister à «Suave» en fin de soirée. Et celui qui aime le doux roulis ne détestera pas la scène posée sur le lac à Ouchy…

Mardi, la place de la Sallaz avait des airs de village. Une grande tente, des enfants qui jouent à la balle, une scène à échelle humaine, deux cents spectateurs qui, en début de soirée, frémissent aux ballades poétiques des deux anges noirs de Mansfield TYA, groupe d’électro français… Une vraie douceur pour ce lieu qui a connu cinq ans de travaux et, avant, des décennies de mobilité dure. En contrebas, la paradisiaque Clairière. Un plateau, quatre gradins et beaucoup de vert. Prairie d’herbes folles, côté ville, horizons d’arbres serrés, côté Sauvabelin. Un bel écrin, en résonance avec l’exercice pratiqué par le collectif italien. «La Cosa», ce sont des bûches que quatre originaux en costard s’amusent à dompter. Une bûche, ça se lance, ça se porte, ça se place en équilibre, ça se met en tas, en tour, en arche. Avec ce show qui finit à la hache, les acrobates racontent l’absurdité du ballet humain, le rapport de force, le besoin d’équilibre ou encore le frottement avec la matière. Les enfants rient beaucoup, les parents aussi. Le spectacle est un peu long, à peine construit, mais il séduit par sa fraîcheur et son explosivité.

On a déjà parlé de «Magnificat», ce choeur de femmes polonaises qui clament et chantent leur refus de l’autorité. Elles étaient présentes à Antigel, festival des communes genevoises, en février dernier. Déjà, la puissance de frappe avait séduit le public qui, aux saluts, s’était levé. Tout commence en prière, avec un «Je vous salue Marie» récité en avançant vers les gradins et ponctué d’un martèlement de pieds. La colère est claire. L’intention aussi: démontrer à travers des partitions scandées à quel point le système polonais enferme la femme dans un rôle stéréotypé. Ces 25 interprètes sont sidérantes de précision et de conviction. Elles ont à nouveau enthousiasmé le public de la Cité.

Une autre fièvre? Oui, pour «Suave», diablerie de sensualité et d’insolence signée Alice Ripoll. La chorégraphe brésilienne a réuni dix danseurs des favelas de Rio de Janeiro à qui elle a demandé de réinventer le passinho, joyeux mélange de plusieurs danses, traditionnelles ou actuelles. Au sommaire, le frevo, le kuduro, le voguing -on prend la pose mannequin –, mais aussi le hip-hop et la samba. Dans cette proposition, tout repose sur la personnalité des interprètes qui vont jusqu’à cavaler lors d’une mémorable séquence pour tête de cheval et tutu virilisé. «Suave» relève plus du défilé de numéros que d’une partition homogène, mais son énergie ébouriffe et son insolence rafraîchit. Jusqu’à dimanche, La Cité qui compte 85 rendez-vous gratuits, va continuer à ébouriffer. De La Sallaz à Ouchy.


Festival de la Cité, jusqu’au 10 juillet, Lausanne, www.festivalcite.ch