Elle n’a rien lâché. Pour sa septième et dernière année à la tête du Festival de la Cité, Myriam Kridi persiste et signe avec des spectacles poils à gratter. Elle le dit d’ailleurs clairement dans son édito du programme titré «Déranger, ce joli mot»: «On ne tue pas la fête avec des exigences artistiques, comme on ne tue pas le désir avec la recherche du consentement.»

Lire aussi: La Cité, après cinquante ans, l’euphorie est toujours là

Mardi, en ouverture des festivités qui courent jusqu’à dimanche et offrent 83 rendez-vous dans 18 lieux, deux propositions ont incarné cette ligne musclée. Résilience mon cul, du redoutable Joël Maillard, et, plus spectaculaire encore, Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute, critique explosive du sexisme et de l’invisibilisation de l’homosexualité dans le football féminin. Rendez-vous mercredi et jeudi soir, avec Frontera/Border, pour le spectacle remuant et rassembleur de la 50e cuvée. Vu la forte affluence, partout, il est bon d’arriver vingt minutes avant le début des représentations.

Grâce animale

Un enchantement. Dans Bestiaire, Hichem Chérif devient poule, chien, singe avec un naturel déconcertant et inclut dans sa danse les enfants assis au premier rang. Lorsque en chien, il se met sur le dos, un petit garçon lui gratte le ventre, spontanément. Et quand, en singe, le danseur dérobe les casquettes à la volée, un jeune spectateur épargné lui lance la sienne pour jouer.

L’acrobate, qui révèle subtilement la bête en lui à coups de mouvements ondulants ou saccadés, fascine. Il est si pleinement «animal» que lorsqu’il aboie, un vrai chien dans le public lui rend la pareille. Et, lorsqu’il grogne ou hurle à la mort, une petite fille en pleurs demande les bras de sa maman. L’artiste virevolte aux limites du ring et prend même des libertés quand l’appel de la forêt se fait trop pressant… Conçu avec Jeanne Mordoj, ce solo de la Compagnie BAL est à voir absolument. (Mercredi, 18h, et jeudi, 18h30, Cathédrale Nord).

Batteur fou

Grâce et malice identiques, avec Pocket Loop, deux jongleurs et un batteur fou pour une heure de tours de passe-passe ingénieux. Installé sur la place du Château, le trio joue avec des balles et des anneaux, mais de manière inattendue, puisque les anneaux sont souples et, une fois tordus et noués, servent de machines à propulser. Ainsi, c’est à celui ou celle qui attrapera du collet le plus d’anneaux sauteurs. L’agilité des artistes, la folie du batteur qui part dans des solos d’enfer et le côté bombe à retardement des éléments fait palpiter l’audience dense. (Mercredi, 20h15, Place du Château).

Le public, nombreux et ravi, constitue d’ailleurs un des grands plaisirs de ce mardi. L’an dernier, la pluie avait ruiné l’ouverture des festivités et, après les éditions diminuées, car covidées, cette foule est réconfortante – et nécessaire financièrement: 18% du budget de 2,280 millions est supposé venir des recettes de la nourriture et des boissons. Elle est d’autant plus vibrante dans la nuit, massée autour du génial soundsystem de VOUS ETES REUS?, collectif lausannois inclusif qui met le feu à la placette Bonnard.

Euthanasie programmée

Mais, pour le moment, à 21h, on est plutôt dans le picotement. Celui, savamment orchestré par Joël Maillard dans Résilience mon cul. Le Romand y envisage en sifflotant la question de l’euthanasie programmée. Une prime de disparition aux aîné·es volontaires et c’est parti pour un an de bombance avant le grand saut! Tout cela n’est qu’un rêve «transtemporel», rassure l’auteur qui n'en est pas à sa première salve visionnaire.

Dans Quitter la Terre, il y a cinq ans, le facétieux avait déjà imaginé une station orbitale où quelques privilégiés recréaient un monde parfait. Evidemment, l’idylle se brisait sur le récif de la médiocrité humaine, exactement comme dans ce solo où dialoguent la naissance traumatisante d’un veau et les providentielles boîtes à bébés… Joël Maillard, qui évoque encore Dieu, le déluge et l’inoculation dans le cerveau d’un gène de la non-violence, n’a peur de rien. Peut-être parce que ce Fribourgeois a tété petit le lait à même les pis d’une vache qu’il comparait alors «à des zizis d’adultes»? (Jusqu’à ce dimanche, place Saint-Maur).

Foot et nudité

Avec Rébecca Chaillon, le propos n’est pas moins cru. L’artiste noire qui fait frémir les festivals romands de l’été – elle était au Belluard, à Fribourg, et sera à La Bâtie, à Genève –, parle de foot féminin à la Cité. De son sexisme et de son incapacité à visibiliser l’homosexualité qui fleurit dans ses rangs. Parfait timing puisque l’Euro des dames est lancé depuis mercredi.

Sur la magnifique scène en bois de La Châtelaine recouverte de terre, la metteuse en scène commence par user les nerfs du public. Pendant un quart d’heure, assise sur les gradins d’un stade recomposé, Rébecca Chaillon mange des pizzas, fume et boit des bières sans mot dire tandis qu’un France-Autriche féminin est projeté sur écran.

Alors que des spectateurs à bout envisagent de quitter les lieux, huit footballeuses amatrices débarquent et accomplissent les rituels des vestiaires et du terrain. Se changer, se chauffer, s’entraîner, se doucher. L’une d’elles, la capitaine, reste bloquée sur l’habillage et le déshabillage, offrant chaque fois sa nudité à une audience incrédule, car peu habituée, alors que dans la danse contemporaine, la nudité est un cliché. Choc des cultures. Comme ce moment trash et drôle où une autre joueuse se peint le corps aux couleurs de la France et hurle les chants de supporters de manière obscène.

Quelle ligne pour demain?

Mais le foot est célébré aussi dans Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute. Ne serait-ce que pour sa capacité à rassembler des filles en marge, à faire famille. Et pour son goût du dépassement, comme en témoigne cette joueuse qui réussit 130 jonglages d’affilée. Dans le public de La Cité, le kop lesbien donne de la voix, notamment, quand les deux capitaines de chaque équipe échangent un french kiss de 4 minutes 30 pour célébrer l’engagement. D’autres spectateurs, un peu refroidis, sont déjà partis. (Mercredi, à 22h30, La Châtelaine)

On l’a dit, issue du Théâtre de l’Usine à Genève, Myriam Kridi n’a pas fait les choses à moitié au fil de ses sept Cités. On se réjouit de voir quelle sera la ligne de la nouvelle directrice, Martine Chalverat, qui vient du festival Visions du Réel, à Nyon. Plus que le documentaire, la scène contemporaine a de ces audaces qui laissent babas.

Lire aussi: Myriam Kridi quitte la direction du Festival de la Cité


Les perles du 50e

Quelques rendez-vous phares à ne pas manquer jusqu’à dimanche:

- «Frontera/Border»: performance où la danse évoque les récits coloniaux, la frontière mexico-américaine et ces jeunes qui vivent du «mauvais côté». Plateforme 10, me et je à 19h.

- «Ruuptuur»: la jeune chorégraphe Mercedes Dassy ausculte la notion de rupture, qu’incarnent sur scène des figures mi-centauresses mi-cyborgs. La Châtelaine, je et ve à 23h30.

- «Futuro»: inspirée d’un rituel religieux brésilien, cette célébration colorée entre danse et musique groovy porte un message de liberté et de tolérance. Tridel, ve à 23h.

- Dua Saleh: repérée dans la saison 3 de Sex Education, la figure queer d’origine soudanaise, Dua Saleh distille un R’n’B teinté d’afro rave hypnotisant. Le Grand Canyon, ve à 22h30.

- «Les Variations Goldberg»: exploration de l’évolution de la danse et de notre regard avec, pour ancrage, la célèbre chorégraphie de Steve Paxton sur la partition de Bach. La Cathédrale, sa et di à 20h.

Et tous les soirs, le Bal de la Mercerie, dans la cour du Collège de la Mercerie.


50e Festival de la Cité, jusqu’au 10 juillet, Lausanne.