Spécial Cité de la musique

«La Cité de la musique devrait devenir un bâtiment patrimonial genevois»

Jacques Roulet et Sacha Kortus, les deux architectes du bureau Brodbeck-Roulet, ont organisé le concours, dont la première session s’est achevée hier. A mi-parcours, sur les 18 dossiers rendus, seuls quelques-uns seront retenus. Le vainqueur sera révélé le 12 octobre après une deuxième étude éliminatoire. Les deux associés racontent d’une seule voix cette exemplaire joute architecturale

Sur le projet de la Cité de la musique, Jacques Roulet ne saurait s’exprimer sans Sacha Kortus. Les deux associés travaillent en symbiose depuis l’origine du magnifique projet privé dévolu à la musique, qui devrait voir le jour en 2022. Ils ne cachent pas leur fébrilité et leur enthousiasme à l’heure de l’étape finale.

On ne sera d’abord pas étonné d’apprendre que Mahler est aussi un peu à l’origine du complexe musical actuellement en lice. C’est en effet lors d’un concert où figurait une œuvre du compositeur autrichien que Jacques Roulet et Bruno Mégevand ont discuté pour la première fois d’une salle philharmonique pour Genève. C’était fin 2013.

Le président de la Société Mahler, et aujourd’hui de la Fondation pour la Cité de la musique, ne met alors pas longtemps à convaincre l’architecte. Très rapidement, le lancement d’un concours d’architecture s’organise avec le conseil de fondation. Aujourd’hui, après quatre ans d’une véritable saga, la Cité est à bout touchant. Les 18 maquettes sont actuellement à l’étude avant que le lauréat ne soit élu dans un mois.

«Le Temps»: Pourquoi vous être consacrés à l’organisation du concours architectural de la Cité de la musique plutôt que d’avoir concouru vous-mêmes?

Jacques Roulet et Sacha Kortus: Parce que nous préférions nous inscrire dans une réalisation sur le long terme. Voilà quatre ans que nous y travaillons, et nous allons suivre le projet jusqu’à son inauguration, prévue en 2022. Mais surtout, en tant que fervents Genevois, nous avions très envie de participer à une aventure qui devrait engendrer un des emblèmes modernes de la ville au même titre que le jet d’eau ou que le mur des Réformateurs et la cathédrale Saint-Pierre pour les monuments historiques. Un bâtiment qu’on viendra visiter de loin et qui transformera la vie culturelle de la ville.

Dans l’existence d’un architecte, c’est un challenge passionnant de mettre en place un bâtiment de cette importance. La Cité de la musique ne sera pas construite pour quelques années, mais pour longtemps. Elle devrait pouvoir devenir un bâtiment patrimonial genevois.

– Qu’est-ce qui vous a séduits dans la proposition?

– Le programme nous a immédiatement enthousiasmés, parce que complexe et ambitieux. N’ayant jamais organisé de concours de cette ampleur, c’était un véritable défi.

– En quoi est-il si particulier?

– Parce qu’il réunit un grand nombre de facteurs. C’est une structure importante, qui répond aux critères à la fois d’une haute école, d’une grande salle de concerts symphoniques et d’un bâtiment public regroupant différents lieux de fréquentation – restaurant, arcades, bibliothèque.

– Comment avez-vous organisé le concours?

– Selon les critères du règlement 142 de la Société suisse des ingénieurs et des architectes. Il est sur invitation, anonyme, après une sélection des architectes par le maître de l’ouvrage. Parmi environ 140 bureaux qui nous semblaient plausibles, on a d’abord retenu 80 noms. Comme on propose une indemnisation aux bureaux invités pour les dédommager des frais de travail et de temps sur la préparation de leur dossier, on ne pouvait pas en garder tant. On s’est donc fixé une limite de 18 dossiers pour entrer dans notre budget, ce qui est déjà beaucoup.

– Quels sont les critères de sélection?

– Les références, même s’il aurait été trop réducteur de ne faire appel qu’à des concurrents ayant déjà réalisé une philharmonie. On a donc élargi le champ vers des bureaux suffisamment importants pour pouvoir faire face à un tel mandat, ayant déjà réalisé des grands édifices publics liés au monde de la scène ou de l’art en général, pour l’aspect concernant la salle de concerts. Et on a aussi cherché des personnes qui avaient déjà réalisé des constructions d’enseignement de niveau supérieur, pour répondre aux exigences de la HEM.

Il est évident que les architectes en lice doivent être capables de maîtriser tous les aspects techniques et de respecter les budgets. Nous y sommes particulièrement attentifs.

– On a vu des délais et des enveloppes exploser: Opéra de Sydney, Philharmonie de l’Elbe de Hambourg, Philharmonie de Paris… Comment être assuré que ce ne sera pas le cas à Genève?

– On écarte d’emblée ceux qui ont pu poser ce genre de problèmes. Et on contrôle toutes les données des dossiers dont on estime qu’elles pourraient risquer de poser des problèmes. C’est aussi ça, notre travail. Accompagner jusqu’au bout le projet en fonction des particularités locales tant au niveau du terrain que des entreprises, des manières de procéder, des techniques, des us politiques, légaux ou financiers…

Pour les cas cités, il y a eu soit un architecte qui sous-évalue les coûts pour emporter le mandat, soit des bureaux célèbres choisis sans aucune préparation aux réalités physiques des lieux, soit des désaccords politiques… Nous serons très vigilants et rigoureux pour éviter tous les écueils. Il en va de la responsabilité que nous engageons. C’est aussi pourquoi le projet est passionnant.

– En ce qui concerne l’esthétique, vos sensibilités et les goûts de la Fondation ne risquent-ils pas d’orienter le concours?

– Ils entrent évidemment en ligne de compte, mais nous essayons de rester objectifs et le jury comporte une vingtaine de membres dont la moitié sont d’excellents architectes. Ce qui élargit considérablement les critères de choix…

– D’où viennent les 18 candidats qui ont répondu favorablement et tous présenté leur projet?

– Du monde entier. Mais aussi de Suisse. Il y a deux Genevois, deux Romands et trois Suisses allemands.

– Quels ont été les grands moments?

– Le choix des sites était enivrant. Nous avons d’abord lancé nos rêves en fonction de la possibilité de disposer d’un terrain de 25 000 m² en ville de Genève ce qui, vous vous en doutez, n’est pas illimité. Le lac, les parcs Bertrand ou La Grange, une plateforme sur les voies CFF, une autre sur l’Arve… On avait repéré une trentaine de lieux, que nous avons vite ramenés à quinze. Car il ne fallait pas dépendre de lois cantonales ou fédérales, ou risquer des référendums et des recours qui auraient pris trop de temps.

Quand le site des Feuillantines s’est dessiné, que l’Etat a proposé deux terrains adjacents, que l’ONU a finalement accepté un droit de superficie après plus d’un an de négociations, ça a été un autre moment d’euphorie. C’était une saga incroyable. Maintenant, on n’imagine même plus d’autre site. Celui-ci répond à tout ce qu’on pouvait rêver: une situation symbolique, près de l’ONU, dans un quartier moderne qui n’attend qu’une institution culturelle forte, avec un accès facile de transports en commun, un grand parking proche et une résidence d’étudiants dont l’architecte Kengo Kuma vient de remporter le mandat architectural. L’avenir est là!

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