Après Vacances prolongées de Johan Van der Keuken, le Cinéma Spoutnik de Genève présente un autre dernier film d'un cinéaste aimé récemment disparu. Oubliez la rumeur d'un chant du cygne décevant: Cités de la plaine ne dépare en rien le parcours exemplaire de Robert Kramer (1939-1999) et pourrait même être tenu pour son film-testament. L'exil, la ville, les traces du passé, la mondialisation, l'impuissance des images et bien d'autres choses encore sont les thèmes de cette ultime fiction teintée de documentaire et tournée «pauvrement» en DV dans les environs de Roubaix-Tourcoing alors que Kramer enseignait au Fresnoy. Mieux que le décevant Walk the Walk (1997), Cités de la plaine vient rappeler toute la modernité d'un cinéaste plus conceptuel qu'on ne l'a souvent cru.

De prime abord un peu platement réaliste, le film ne tarde pas à multiplier les signes d'une œuvre complexe. Quel lien entre Monsieur Ben, cet aveugle que l'on voit guidé par un petit beur sur un marché, et Coralie, jeune urbaniste qui surplombe la ville depuis ses bâtiments modernes? Entre le récit, raconté sur le mode naturaliste, d'un Algérien venu se faire une place au soleil du nord de la France et ces scènes, théâtrales et stylisées, comme surgies d'un espace-temps mythologique? Ces liens finiront par apparaître, esquissant un parcours d'émigration, de déracinement et de métissage sur deux générations qui vaut pour tous.

Réalisateur politique

On est bientôt sidéré par tout ce que l'auteur parvient à exprimer avec ses modestes moyens. Si son cinéma manquera toujours de romanesque aux yeux du grand public, il procède en fait d'un tiraillement passionnant entre un authentique désir de fiction et un trop plein de réel sans doute lié à son expérience de cinéaste politique. Dès lors, ce n'est que sous forme de bribes que l'on croise la fiction et ses clichés: scènes qui peuvent évoquer le Scarface de Brian De Palma, mais d'autant plus fortes qu'elles sont ici étirées et trouées d'ellipses. L'histoire de Ben l'Algérien et de son épouse française Amélie ne peut que mal finir. Celle de leur fille Coralie et de son ami de l'autre côté du globe, on verra bien. L'essentiel, en l'occurrence, c'est que chaque temps (la cité d'hier, d'aujourd'hui et de demain) ait été mis en relation de manière à faire réfléchir sur notre devenir.

Le culot d'avoir fait jouer le personnage de Ben tour à tour par deux Arabes et un Blanc parfaitement dissemblables s'avère payant pour nous faire accéder à un minimum d'abstraction. Dès lors, on devine que cet aveugle qui refuse de se faire soigner, c'est aussi le cinéaste lui-même, qui constate là son impuissance et le peu de crédit qu'il accorde encore à l'image. Kramer conclut en filmant les traces de pieds nus dans le sable accompagnées d'un bruit de métro: les premiers pas de l'homme sur Terre et là où nous en sommes à présent. Guère plus avancés?

Cités de la plaine, de Robert Kramer (France 2000), avec Mohamed Ben-Kaci.

Cinéma Spoutnik, rue Coulouvrenière 11, à Genève. Jusqu'au dimanche 25 mars.