A Stockholm, Daniel Mantovani (Oscar Martinez) reçoit le prix Nobel de littérature. Pourtant ce suprême honneur ne parvient à entamer sa carapace d’amertume, et le cynisme sous-tend son discours de réception. L’écrivain se sent comme ce flamant rose flottant crevé sur un étang près de chez lui – métaphore saisissante. Il vit exilé en Espagne depuis plus de trente ans, déclinant tous les honneurs. Une lettre émanant de sa petite ville natale retient pourtant son attention. Et s’il acceptait l’invitation? Et s’il partait en Argentine pour devenir citoyen d’honneur du bled qu’il a fui des décennies auparavant?

Ce retour aux origines commence sur le mode comique. Aucune avanie n’est épargnée au grand homme. Le gros demeuré qui vient le chercher à l’aéroport de Buenos Aires crève au milieu de la pampa et se torche avec la page d’un livre de Mantovani. L’entrée en ville de Salas, petit bled poussiéreux confit dans l’ennui, se fait sur un camion de pompier en compagnie de la reine de beauté. L’animateur de la TV locale lui pose deux questions débiles en s’interrompant pour dire les textes publicitaires.

Cochons sauvages

La satire des mœurs provinciales évolue vers un climat plus anxiogène quand affleure le ressentiment des habitants que l’écrivain a pris comme modèles. Un idiot veut l’inviter à manger avec sa vieille maman. Un profiteur lui demande de financer le fauteuil roulant de son fils. Et l’intermède réjouissant d’une jeune groupie s’introduisant dans sa chambre et son lit aura des conséquences fâcheuses.

Mantovani s’attire des graves inimités lorsque, juré dans un concours pour peintres du dimanche, il écarte l’œuvre d’un notable. Les choses se gâtent définitivement lorsqu’il retrouve celle qui fut son amoureuse et le mari d’icelle, Antonio. Celui-ci était le meilleur ami de Daniel quand ils étaient gosses. Il est devenu une brute doublée d’un crétin. Il invite son vieux pote à ronger des têtes de mouton, l’emmène dans une virée des bars les plus sordides et le presse d’accepter une invitation à la chasse. A minuit, il ne fait pas bon être cochon sauvage dans la pampa. Et prix Nobel non plus…

Tragicomédie soignée

Avec «Citoyen d’Honneur», Gaston Duprat et Mariano Cohn (L’Homme d’à côté) signent une tragicomédie soignée qui raille la vie de province, porte le deuil des idéaux de jeunesse, réfléchit à la littérature en confrontant l’écrivain à une réalité qui s’avère forcément plus rugueuse que la «prévalence d’une interprétation». Comme nombre de films argentins, l’œuvre fait sentir le poids des années de plomb à travers un faisceau de menaces sourdes et de veulerie citoyenne ordinaire.


«Citoyen d’honneur» (El Ciudadano ilustre), de Gaston Duprat & Mariano Cohn (Argentine, 2016), avec Oscar Martinez, Andrea Frigerio, Belen Chavanne, 1h58