Lorsque la pandémie sera derrière nous, que nos sociétés ne seront plus sous cloche, fortement ralenties ou à l’arrêt, on se souviendra de la manière souvent chaotique dont les choses se sont emballées depuis l’arrivée du coronavirus en Europe, avec son flux d’informations officielles et officieuses, entre angoisse légitime et décontraction frondeuse. Et on se souviendra de celles et ceux qui, avant les autres, parfois avec juste quelques jours d’avance sur des mesures gouvernementales, ont souligné que la situation allait dramatiquement s’aggraver si on n’agissait pas là, tout de suite, maintenant.

Le Vaudois Jacques Dubochet fait partie de ces personnes profondément ancrées dans la réalité. Le Prix Nobel de chimie 2017 s’est rapidement rendu compte qu’un confinement serait inéluctable. C’est ce que rappelle le documentariste lausannois Stéphane Goël, qui lui a consacré un beau portrait pétri d’humanisme et de bon sens, Citoyen Nobel, sorti en salles le 4 mars et dont l’exploitation s’est brusquement arrêtée avec la fermeture des cinémas.

Accueil enthousiaste

Le marathon des avant-premières de Citoyen Nobel avait démarré le jeudi 27 février à Lausanne. A savoir à la veille de la première ordonnance fédérale interdisant les manifestations de plus de 1000 personnes. A ce stade, pas d’impact, donc, sur les projections spéciales en présence de Stéphane Goël et Jacques Dubochet. «Le week-end précédent, j’étais au Tessin pour un tournage, raconte le réalisateur. On parlait alors des premières villes italiennes mises en quarantaine.» Jacques Dubochet est alors formel: «Je ne pense pas qu’on pourra aller au bout des séances spéciales, nous a-t-il dit.»

Notre critique du film:  Jacques Dubochet au service du monde

Un mois auparavant, la première mondiale du film aux Journées de Soleure s’était formidablement déroulée, le public et les professionnels alémaniques réagissant avec enthousiasme à ce portrait à hauteur d’homme d’un nobélisé peu connu outre-Sarine. Distribué par la société genevoise Agora Films, Citoyen Nobel intéresse Filmcoopi, basée à Zurich. «Mais ils voulaient attendre d’avoir les résultats dans les salles romandes», explique Stéphane Goël. Le documentaire aurait pu attirer entre 25 et 30 000 personnes, estime-t-il, se basant sur les 3500 entrées réalisées avant le baisser de rideau.

Les premiers sièges vides sont apparus dès le 28 février, lors de deux avant-premières organisées à Morges, où réside Jacques Dubochet. «Le 1er mars, nous avions trois séances le même jour, se souvient Stéphane Goël. La veille, Jacques m’appelle pour me dire qu’il ne viendrait pas à Fribourg et Bulle. Il voulait prendre le temps de s’informer, de contacter des amis scientifiques et le médecin cantonal. Il nous a rejoints le soir à Nyon. On ne parlait pas encore de distance sociale, mais lorsqu’il a pris la parole, il a commencé par mettre en garde les spectateurs: ne vous serrez plus la main, ne vous faites plus la bise.»

Montrer l’exemple

Le 6 mars, le chercheur adoubé à Stockholm est encore présent à Vevey. Le lendemain, il décide de renoncer. Par cohérence avec le message qu’il essaie de faire passer, notamment autour de l’urgence climatique, il souhaitait montrer l’exemple. Etant lui-même du haut de ses 77 ans une personne à risque, il annonce à Stéphane Goël qu’en sa qualité de figure publique, il restera confiné.

Sur le précédent documentaire de Stéphane Goël:  «Insulaire», sur les traces du Robinson suisse

Citoyen Nobel retrouvera-t-il les écrans lorsque la crise sanitaire sera passée? Le documentariste n’y croit pas, la machine promotionnelle étant difficile à remettre en marche. Il espère par contre une sortie alémanique, tout en se disant peiné pour son distributeur romand, son producteur Dreampixies et les exploitants, qui comptaient sur ce film à même d’attirer un public intergénérationnel. «Pour la petite histoire, conclut-il, le 27 février, avant notre première romande, j’avais apporté à Jacques un article de la revue Sciences tout juste paru, sur l’identification de la protéine responsable du Covid-19. Ce qui a été rendu possible grâce à la cryo-microscopie électronique… l’invention qui lui a valu le Nobel!»


Conseil confinement: le catalogue de la société Climage, dont fait partie Stéphane Goël, est disponible en ligne.