Ici, seul le claquement des hauts talons et des Richelieu rompent le silence chic et austère. Marbre gris foncé. Fauteuils de Charles et Ray Eames. Dans le vaste hall de la Deutsche Bank, au cœur de la City, Londres.

Trois étages plus haut, le décor change. L’ambiance aussi. Le bruit des pas est étouffé par l’épaisse moquette bleue et couvert par le brouhaha des six cents personnes qui s’activent au téléphone tout en scrutant leur double écran, dans un espace ouvert gigantesque. «Aujourd’hui, c’est assez calme. Le bruit peut être vraiment assourdissant lorsque le marché est tendu», observe Grégoire Michel, 27 ans, vendeur en produits structurés. C’est un programme pour jeunes diplômés qui lui a ouvert les portes vitrées de la Deutsche Bank en juillet 2007, après des études à Fribourg puis à l’Ecole des hautes études commerciales de Saint-Gall. Un parcours initiatique sans faute grâce auquel il a obtenu une belle promotion au rang d’associé en février dernier.

La course quotidienne

Pendant ces deux années charnières, le trader ambitieux a vécu de l’intérieur l’effondrement des marchés boursiers. En décembre 2007, la Deutsche Bank a licencié trois cents employés en une semaine. Le processus est toujours brutal: coup de téléphone, rendez-vous immédiat avec les supérieurs, licenciement sur-le-champ et sortie sous escorte sans repasser au bureau. Alors, par solidarité, les vendeurs ont pris l’habitude d’applaudir lorsque l’un d’entre eux, subitement convoqué par téléphone de bonne heure le matin, se lève pour partir. «Pendant ces deux ans de crise, l’humeur générale a changé. La City semble s’être vidée. Elle a perdu son insouciance et son arrogance.»

Depuis quelques mois, la place financière retrouve son calme et Grégoire Michel sa routine. Elle commence vers 8 heures, lorsqu’en mangeant une banane et en buvant un café à son poste, il regarde comment le marché boursier s’est comporté aux Etats-Unis pendant la nuit et comment il évolue en Asie. «Ensuite, c’est la course. Je jongle entre dix choses en même temps: appels téléphoniques, transactions, rédaction de contrats légaux. Les moments de répit ne sont pas tolérés. Il faut s’améliorer, toujours, en lisant ou en démarchant de nouveaux clients.» Vers 20 heures, il rejoint le charmant appartement qu’il partage avec un colocataire lausannois au troisième étage de l’une des belles bâtisses blanches avec colonnades du célèbre quartier de Nothing Hill. Un petit luxe qu’il estime bien mérité pour conclure ses journées en mitonnant des plats dans une grande cuisine conviviale et lumineuse, plutôt rare ici. Pour autant que son retour n’ait pas été retardé par les transports publics. Comme la plupart des jeunes loups de la finance, Grégoire Michel se contente du métro. Les pannes et les retards sont quasi systématiques. «Le service est souvent chaotique et coûte deux fois plus cher qu’en Suisse. Il m’a fallu du temps pour apprendre à contenir mon indignation et faire comme les Anglais qui pincent un peu la bouche mais ne se plaignent pas.»

Apprivoiser l’ivresse

Plus attiré par la place financière de Londres que par la ville elle-même, Grégoire Michel n’a jamais idéalisé la capitale britannique. Il s’est même assez vite heurté au caractère un peu brutal de la société. Surtout, son rapport à l’alcool. «Toutes les doses sont doubles ici. Il n’est pas rare de boire un litre et demi de bière en moins d’une heure.» Avec le temps, le jeune banquier a appris à apprivoiser l’ivresse pour ne jamais perdre la face. Mieux encore, il n’a pas pris un gramme. Les pompes matinales et les joggings hebdomadaires à Hyde Park aidant. Reste que la débauche est nettement plus courante qu’en Suisse dans toutes les couches sociales. Tradition de l’«afterwork» oblige, les bars de la City se remplissent dès la sortie du travail. Les tournées fusent pour relâcher la pression. «Les gens sont saouls à 20 heures. Certains se font sortir par des videurs et vomissent dans les rues. On est loin de l’image parfois très lisse du gentleman anglais légendaire.» Les cadres de la finance ont plus de retenue, certes, même si sortir le soir fait partie du job. Certains traders se font couramment entretenir par les brokers qui jouent les intermédiaires entre investisseurs. Tickets VIP pour les matchs, repas gastronomiques, club de strip-tease, tout est bon pour maintenir les bons contacts.

Malgré les derniers scandales liés au secret bancaire et à l’affaire UBS, Grégoire Michel n’a pas noté de ressentiment dans la ruche financière vis-à-vis de la Suisse. «Au contraire, je crois que les gens comprennent très bien. Le seul point négatif est que Londres est en train de perdre pas mal de hedge funds et de grandes fortunes qui s’expatrient vers de meilleurs forfaits fiscaux, comme Zoug par exemple.» Lui aussi espère partir bientôt. Sa prochaine étape sera New York. L’autre capitale de la finance mondiale qui a un avantage notoire sur Londres: celui d’être la ville de sa bien-aimée.

Demain: Anne-Lise Weingerber, chef de projet marketing, rêve de lancer sa marque de vêtements