C’est une fable express, scénarisée par Gotlib et dessinée par Mandryka, qui s’intitule Les Trois Dessinateurs. Cette comptine des années 1970 commence comme ça: «Y avait Mandryka qu’était sympa Y avait Gotlib qu’était terrib’ Y avait Claire qu’était amère.» La troisième proposition s’accompagne d’un nota bene: «Ce dernier dessinateur, Claire Bretécher, présentait l’amusante particularité d’être une dessinatrice.» Parce qu’à l’époque, c’était rare. En fait Claire Bretécher était la seule et unique dessinatrice de bandes dessinées française, ce qui ne manquait pas d’émerveiller le bon peuple, avide de sensations nouvelles.

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Née en 1940, à Nantes, Claire Bretécher y étudie les Beaux-Arts avant de monter à Paris. Strips, bande dessinée, dessin de presse, elle est prête à tous les genres pour manger. Elle commence par illustrer un scénario de Goscinny, Facteur Rhésus, publié dans L’Os à Moelle de Pierre Dac. En 1965, «la jeune Bretonne aussi jolie que spirituelle» est engagée dans le Journal de Tintin, où elle dessine Hector, un adolescent combinard, et dans celui de Spirou où elle anime Les Gnangnans, une troupe de gosses portant un regard empreint de scepticisme sur le monde des adultes.

Première bite

Elle frappe un grand coup dès 1969, en dessinant dans Pilote la première bande qui ait une femme pour héroïne et, qui plus est, une anti-héroïne: Cellulite. Affublée d’un petit nom charmant, d’un caractère difficile et d’une coupe en escargot anticipant celle de la princesse Leia, cette princesse médiévale attend un prince charmant avec autant d’impatience que son père, nabot caractériel pressé de caser sa gourde de fille.

L'interview de Claire Brétécher en 1977 dans le Journal de Genève: «Je n'ai pas le quart d'une illusion sur les gens, ni sur moi-même»

En 1972, Nikita Mandryka, fâché que Pilote lui refuse une histoire zen du Concombre masqué, décide de fonder un magazine avec son pote Marcel Gotlib, de la Rubrique-à-Brac. Claire Bretécher se joint aux indépendantistes: «Je n’étais pas brimée à Pilote, mais j’ai bondi sur l’occasion: dans mon esprit nous allions publier un petit truc confidentiel entre copains, je trouvais ça formidable. Je n’aurais jamais imaginé que cela prenne de telles proportions.» Parce que L’Echo des Savanes, c’est une révolution culturelle, une déflagration monstrueuse dans la France pompidolienne. Les trois complices font sauter tous les tabous. Gotlib, le plus potache, dessine des pénis à tour de bras, mais Claire de rappeler: «J’ai été la première à dessiner une bite dans Pilote.»

Cruauté prodigieuse

Si ses potes sont férus de psychanalyse, c‘est plutôt la sociologie qui branche Bretécher. Avec Salades de saison dans Pilote, puis Les Frustrés dans Le Nouvel Observateur, la dessinatrice épingle de son trait lâche et précis les travers de la bourgeoisie post-soixante-huitarde, prise en étau entre ses convictions humanistes et ses pulsions consuméristes, avec une justesse et une cruauté prodigieuses. De 1988 à 2009, elle étrille ces faux rebelles et vrais enfants gâtés que sont les adolescents contemporains avec, pour cheffe de file, une gamine en crise existentielle perpétuelle: Agrippine au beau prénom d’empoisonneuse.

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Claire Bretécher est décédée. Elle avait 79 ans. Le regard qu’elle a posé sur le monde a changé le monde. Ses livres ont été traduits en plus de dix langues et vénérés par ceux-là mêmes qu’ils tournaient en dérision. La petite bite griffonnée dans un coin de Pilote a grand ouvert les fenêtres de la liberté d’expression et libéré les femmes: sans Bretécher, peut-être que Marjane Satrapi, Florence Cestac, Pénélope Bagieu, Lisa Mandel, Julie Maroh, Catherine Meurisse, Isabelle Pralong, Aude Picault, Coco, Bénédicte et les autres seraient-elles hôtesses de l’air ou brodeuses…

Et comment se termine la comptine avec Mandryka, Gotlib et l’amère Claire qui trouve tout idiot, même une bonne partie de golf? Eh bien, laissant ses compères taper des balles, elle va danser en bordure du terrain. Et la morale tombe: «L’amère qu’on voit danser le long du golf: Claire.» Oui, on savait rire dans les années 1970.