Elle a certes tourné quatre documentaires. Claire Denis est surtout l’auteure de quinze fictions depuis 1988, dont Trouble Every Day, qui aborde l’anthropophagie, Les Salauds, consacré à de sinistres amateurs de turpitudes, ou High Life, qui envoie Robert Pattinson et Juliette Binoche pour un voyage sans retour dans le cosmos… Que Visions du Réel lui attribue le titre de Maître du Réel n’a rien d’évident pour la réalisatrice française: «Le Maître du Réel, ce n’est pas moi, c’est le titre d’un film de kung-fu», rit-elle. Bon, Peter Greenaway, orfèvre en scénarios alambiqués pour fictions à haute teneur imaginaire, l’a bien eu.

Et puis le réel, c’est de la matière souple, apte à prendre ses aises dans la fiction. Claire Denis souscrit: oui, elle s’attache à des personnages, à des métiers… «La vie, il faut la gagner. Elle ne s’offre pas sur un plateau. Les comptes en banque ne sont pas toujours pleins, il n’y a pas de taxis disponibles devant la maison, l’amour n’arrive pas toujours à point nommé comme les films américains tendent à le faire croire. Le réel, c’est ce que nous vivons et il y a des journées incertaines. Le réel, c’est l’instabilité du vécu. Un comédien au chômage: c’est ça le réel.»

Enfance africaine

La tradition nyonnaise veut que le Maître du Réel donne une master class sur les bords du Léman. Pandémie oblige, Claire Denis s’est entretenue en visioconférence publique avec Emilie Bujès, directrice artistique de Visions du Réel, et Lionel Baier, réalisateur et responsable de la section cinéma de l’ECAL. Incluant quelques bugs techniques, la rencontre a flotté par instants, mais réservé quelques beaux éclats.

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Née au Cameroun, se sentant donc extrêmement «provinciale», Claire Denis a eu des soucis de légitimité à devenir cinéaste. C’est Jacques Rivette, «un veilleur, un passeur», qui lui donne confiance en elle. La découverte du nouveau cinéma allemand (Wenders, Fassbinder, Herzog…) la stimule. Elle devient presque par hasard l’assistante de Wim Wenders sur Paris, Texas, puis celle de Jim Jarmusch sur Down by Law.

La conversation porte sur Agnès Godard, la fidèle cheffe opératrice, sur la sensualité des images et des corps, sur la virilité de Jean Gabin et le phrasé de Louis Jouvet, sur les Tindersticks qui ont composé la bande-son de Trouble Every Day, sur l’enfance africaine qui hante Chocolat et White Material, sur Robert Pattinson qui a quelque chose de caché en lui, sur la science-fiction qu’elle lisait assidûment dans ses jeunes années, sur le plaisir de tourner dans des lieux confinés, sur la chorégraphe Mathilde Monnier (Vers Mathilde) ou un camp de prisonniers au Tchad (Le Camp de Bredjing), sur le Darfour qui s’est effacé des mémoires, sur Thierry Paulin, le tueur de vieilles dames qui inspiré J’ai pas sommeil

Petits précipices

Claire Denis qualifie l’étape du montage de «dernière altercation» avec le film. Guère encline à changer la chronologie du tournage, car «le scénario est un compagnon, pas un brouillon», elle aime entrelacer les temporalités, jouer avec ces ellipses qui aident à ne pas s’ennuyer dans la monotonie du temps qui passe. «J’aime louper une marche. Les ellipses font un peu peur, mais c’est une peur agréable. Elles sont faciles dans la littérature, il suffit de passer à la ligne. Mais à l’écran, à défaut d’un carton «Trois ans plus tard», elles demandent du doigté. C’est au moment du montage qu’il faut régler ces petits précipices.»

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Les parrains, les mentors de Claire Denis sont tous de sexe masculin. La première réalisatrice qu’elle a eu envie de rencontrer, de toucher a été Jane Campion. Plus tard dans la discussion, Marguerite Duras lui revient en flash-back: c’est bien elle qui la première l’a marquée. «Marguerite a imposé au cinéma français quelque chose d’inoubliable!» L’écrivaine, «présence un peu effrayante», s’invitait parfois dans la salle de montage de Claire Denis. Et de rapporter un souvenir impérissable: en 1975, Jacques Rivette tombe malade et le tournage de Marie et Julien, avec Leslie Caron, s’interrompt. La Duras débarque sur le plateau. Elle harangue l’équipe: «Il y a de l’argent, un décor, un scénario, faisons ce film!» C’est l’effroi! Sors de ce territoire, intruse, car il appartient à Rivette! Aujourd’hui, Claire Denis regrette. «Telle était la puissance de Marguerite! Elle, c’est une vraie Maître du Réel…»


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