Exposition

Claire Nicole, une œuvre au noir

L’artiste lausannoise est à l’honneur au Musée Jenisch à travers son œuvre gravé, riche de cinquante ans de création. Visite de son atelier et de celui de son imprimeur, Raymond Meyer

Elle utilise de plus en plus le noir, dans son œuvre. «Le noir forme des blocs, presque une écriture», explique l’artiste. Pourquoi cette prédilection? «Je n’en ai aucune idée.» Claire Nicole n’aime pas formuler de théorie sur sa pratique. Dans son atelier des hauts de Lausanne, où elle travaille depuis vingt-quatre ans, elle préfère vous faire essayer ses outils, que vous sentiez leur poids dans vos mains.

Cet amour du noir a commencé par un pigment acheté à Paris, un noir de vigne brûlé. C’était entre 2004 et 2005, Claire Nicole résidait alors à la Cité internationale des arts. Depuis, elle collectionne les noirs et en fabrique, notamment avec le bois du châtaignier qui pousse à côté de son atelier. Mais ses œuvres sont loin d’être monochromes. Elles se colorent des sols des pays que l’artiste a visités, que ce soit la terre de Crète ou la tourbe de la plaine de l’Orbe; Claire Nicole en ramène à chaque fois quelques poignées. La terre pilonnée devient pigment.

Le point de départ d’une œuvre, c’est souvent cela: «J’ai une idée de couleur dans la tête et je vais jusqu’au bout.» Avec toujours la sensation pour guide. «Quand je ramasse ces terres, c’est physique. Plus tard, lorsque je les prépare, il y a la sensation d’arriver à sortir le pigment. Lorsque je les mouille, elles sentent, comme la terre après l’orage.»

L’objet du désir

Lorsqu’on regarde ses œuvres abstraites, on sent une présence, une matière. L’émotion naît peut-être de là, de la «matérialité». Dans ses gravures, c’est la même chose, l’encre, le papier font vibrer l’image. L’art de Claire Nicole ne représente rien. «Le sens a été exténué, parce que le papier est devenu ce qu’il faut bien appeler l’objet du désir, le dessin peut réapparaître, absous de toute fonction technique, expressive ou esthétique», écrivait Roland Barthes au sujet du travail de l’artiste Cy Twombly, en 1979. Twombly est un artiste que Claire Nicole aime, comme Giotto, Rothko ou Vélasquez, entre autres. Chez elle, l’objet du désir s’appelle la couleur. Et chez elle, le noir est une couleur.

Le jardin, devant l’atelier, est baigné de soleil. Lorsqu’elle considère le monde, l’artiste pense-t-elle en traits, en ombres, en couleurs? «Quand je regarde un paysage, je l’arrange. Je cherche toujours le cadrage le plus intéressant. On n’invente rien, on met en forme différemment.» On regarde les traces sur les fenêtres de l’atelier, déposées par les pluies. «Depuis vingt ans, je n’ai jamais nettoyé les vitres», sourit-elle. Certaines œuvres changent votre façon de voir. Jamais, avant cet après-midi, les taches sur une vitre n’avaient paru aussi belles. «Dans les nuages aussi, il y a des choses extraordinaires», poursuit l’artiste. «Les gens n’ouvrent pas les yeux. Ils ne voient pas les couleurs de la terre.» Les enfants, eux, y sont attentifs. «Qui n’a pas ramassé des cailloux dans son enfance? Moi, j’ai continué.»

Fourchettes et stylets

Née en 1941, Claire Nicole expose depuis 1967. Elle a suivi les cours des Beaux-Arts, à Lausanne, mais en filière arts graphiques. La peinture, elle l’a travaillée, creusée, seule, presque en autodidacte. C’est ce qui fait sa singularité. Dès 1988, elle a commencé en parallèle à collaborer avec des poètes pour réaliser des livres d’artiste – Anne Perrier, Alexandre Voisard ou François Debluë, pour ne citer qu’eux. Elle s’est vu consacrer une importante monographie en 2016, chez l’éditeur Till Schaap/Genoud. C’est maintenant son œuvre gravé qui est revisité par une exposition au Musée Jenisch de Vevey, à découvrir jusqu’au 26 mai 2019.

Claire Nicole pratique la pointe sèche dans son atelier. Elle grave, manuellement et avec toutes sortes d’outils, des plaques – de cuivre par le passé, aujourd’hui principalement de plexiglas. Le plexiglas, cette matière lisse, aseptisée, l’artiste va la marquer, l’attaquer, de différentes manières. Tout est bon pour l’entamer, pour obtenir des accidents contrôlés sur la plaque: un tampon Jex pour nettoyer les casseroles, des fourchettes, une roulette à pâtisserie, un stylet pour découper les poissons – acheté aux poissonniers du marché de Tokyo, à l’aube. Des instruments de dentiste, mais aussi les outils traditionnels du graveur, comme des «berceaux», ciseaux pourvus de petites dents que l’on manie avec un mouvement de balancier.

Claire Nicole se nourrit de la vibration des objets, comme s’ils gardaient la trace des gestes de leurs anciens propriétaires. Au Vietnam, à la fin de l’année passée, la graveuse a acheté le brunissoir d’une émailleuse qu’elle a vue au travail.

Sous la presse

Rendez-vous est pris, quelques jours plus tard, dans l’atelier de l’imprimeur Raymond Meyer, à Lutry. L’œuvre de Claire Nicole qui sera tirée aujourd’hui est une commande du Musée Jenisch. Estampe 19/1, 2019, c’est son titre, sera mise en vente à l’occasion de l’exposition et tirée à 25 exemplaires.

Le maître imprimeur Raymond Meyer enduit la plaque d’encre avec sa paume. Patiemment, il la travaille à mains nues pour faire pénétrer l’encre dans les plus fins sillons. Plus les incisions sont serrées, plus elles retiendront l’encre, et plus le noir sera profond. «Elle voit avec les doigts», dit Raymond Meyer de Claire Nicole. On pourrait dire la même chose de cet imprimeur généreux, à l’écoute des artistes depuis 1972 – Francine Simonin, Alfred Hofkunst, Bernhard Luginbühl ou Rolf Iseli sont passés par son atelier. Raymond Meyer et Claire Nicole collaborent depuis le début des années 1990. «Il s’établit des choses avec certaines personnes. Une alchimie. C’est le cas avec Claire.»

La vie des matériaux

Après l’encrage, il faut essuyer le trop-plein d’encre avec un chiffon, la «tarlatane». Le papier vélin est humidifié, puis l’imposante presse de trois tonnes et demie se met en mouvement, elle ressemble à un laminoir géant.

Enfin, nous découvrons l’œuvre, d’un noir intense et nourri. Elle semble vibrer, échapper à toute définition, à toute image préconçue, qui voudraient la figer. Tout comme l’encre, c’est le regard du spectateur qui se retrouve piégé dans le réseau d’entailles de Claire Nicole.

La teinte de l’encre a été définie en collaboration entre l’artisan et l’artiste. «Nous avons choisi un noir plutôt dur, bleu, mélangé à un noir plutôt chaud, avec une pointe infime de rouge», explique Raymond Meyer. «Le mélange des deux est équilibré et correspond au travail de Claire.» Chaque tirage, durant cet après-midi, sera différent. Tout dépendra de l’humidité du papier, du toucher de l’imprimeur, de la température de la plaque… «La matière vous résiste, il faut être modeste. Les matériaux vivent», s’enthousiasme le maître des lieux.

Indépendante et libre

Au Pavillon de l’estampe du Musée Jenisch, on pourra découvrir un ensemble de pièces réalisées entre les années 1980 et 2019. Pointes sèches, eaux-fortes, xylographies, rehauts, collages… Et une Suite au bois de 48 gravures sur papier teinté. Camille Jaquier, commissaire de l’exposition, se réjouit de cette collaboration. «Claire Nicole est active dans le paysage artistique depuis les années 1960, mais elle s’est surtout mise à graver à partir des années 1980. Depuis, elle a acquis une place importante dans la gravure en Suisse romande, mais une place singulière. C’est une artiste libre, indépendante et solitaire. Elle ne se revendique d’aucune école, d’aucun maître.» La gravure permet des choses que la peinture ne permet pas, différents états et variations d’encrage. «Parfois, Claire Nicole peint directement sur la matrice, imprimée ensuite sur des papiers qu’elle a elle-même teintés ou peints. On est à cheval entre la peinture et la gravure. Chaque exemplaire est unique. On pourrait dire qu’elle opère une «perversion» de l’estampe, extrêmement riche et créatrice.»

Lorsqu’on lui demande quelles sont ses pièces favorites, Camille Jaquier parle de petits monotypes réalisés en 2018. «Ils évoquent l’élément liquide. Un mystère, le miroitement de la profondeur de l’eau. Pour moi, c’est tout son œuvre gravé, par ses vibrations, qui produit des sensations et de l’émotion.»


«Claire Nicole. Instants gravés», Pavillon de l’estampe, Musée Jenisch, Vevey, jusqu’au 26 mai. Finissage le 26 mai, jour de la Fête de l’estampe, avec, à 15 heures, une conversation avec Claire Nicole, Raymond Meyer et Camille Jaquier. Places limitées, réservation au 021 925 35 20.

«Claire Nicole, entre les lignes»: le 19 mars, à 12h15, le Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel propose une visite commentée, en présence de l’artiste, d’un accrochage dédié aux œuvres de Claire Nicole nouvellement acquises. Par Antonia Nessi et Lucie Girardin-Cestone, en présence de l’artiste.

Claire Nicole sera également exposée à la Galerie ArteSol, à Soleure, du 4 au 25 mai, avec des peintures, dessins et estampes.

Publicité