Tribulations d’ego (5/5)

Claire de Ribaupierre et Massimo Furlan: géographes du cœur

Ce couple d’artistes lausannois signe des spectacles qui sont des odyssées, salués partout en Europe. Paroles de deux fortes têtes qui s’ensorcellent

Actrices, musiciens, journalistes, hommes et femmes d’affaires... Cette semaine, «Le Temps» dresse le portrait de couples composées de deux personnalités fortes et hors normes.

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Ils vous font chanter, c’est leur distinction, leur clavier intempérant. Les Lausannois Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre sont des diables du transport. Les bagagistes de nos âmes. En février, ce couple au long cours a fait fureur avec ses Italiens, joués à guichets fermés au Théâtre de Vidy.

Le coup était magistral, le tissu même de la vie transformé en habits de fête. Sur scène, des Italiens ébaudis sous la patine de l’âge, établis en Suisse depuis un demi-siècle pour certains, racontaient leur arrivée en terre helvète. Les douaniers qui coincent, les autochtones qui tiquent, la Fiat 500 qui fait la maligne. Le parfum de notre histoire, tubes d’époque en prime. En filigrane aussi, les racines de Massimo.

Le théâtre prend cette dimension-là, chez eux: il est éloge de l’hospitalité. Massimo et Claire vous accueillent à Lausanne dans un loft vaste comme le Château des songes. Ils vous enveloppent d’une clarté de pudique. On s’assied devant le café qui embaume sur la table. Et on admire le décor. Pas de cloisons. Mais des piles de livres çà et là – autant de fontaines – un baby-foot sous lequel languit un gros chat, le lit parental tout au fond et partout des vestiges de merveilles, les lambeaux de leurs pièces, comme au pays d’Alice.

Le monde comme scène

C’est de cet atelier, de cette enclave corsaire que tout part, raconte le couple à présent: les équipées avec leurs trois enfants, les projets de spectacles-odyssées, ce périple nocturne à travers bois par exemple, en train d’abord, à pied ensuite, avec fanfare au clair de lune et esprits frappeurs au milieu de la clairière – The Wind in The Woods, dans les forêts du Gros-de-Vaud.

Le chat se faufile et la légende de Massimo défile. C’est Claire qui débobine. Ce jour où il obtient, après force palabres, qu’on ferme le tunnel du Grand-Saint-Bernard, deux nuits de suite, pour y rejouer sa transhumance estivale, quand il retournait avec ses parents en Italie. Ces soirées où il reconstituait en solitaire, au stade de la Pontaise, devant des centaines de spectateurs, la demi-finale déchirante de la Coupe du monde 1982, entre la France de Michel Platini et la RFA de Karl-Heinz Rummenigge.

On voudrait savoir d’où vient leur sortilège, comment ils font pour mener de front, dans le même cockpit, l’art et la vie; comment ils moissonnent de concert leurs rêves.

Des scénarios de performances, ils en ont mille en réserve, s’amusent-ils. C’est Massimo souvent qui a la vision. Claire soupèse l’idée. Parfois, elle la balaie. «C’est nul!» La plupart du temps, elle la consigne dans des cahiers où elle note tout, le fil de sa vie, ses fulgurances pour les cours que cette intellectuelle généreuse donne, les développements que lui inspire une répétition.

Je l’ai rencontré, il était déjà sérieux et secret, mais il peut être très drôle en vérité

Claire de Ribaupierre

Leur obsession: ne pas se répéter. «Je veux apprendre jusqu’au bout, cette quête est mon moteur», confie Claire, qui enseigne à la Haute école des arts de la scène à Lausanne. Quand ils répètent un spectacle comme Les Italiens, Massimo est sur les planches, au côté de ces personnalités vierges de toute expérience artistique qu’il guide sur la plage de leurs souvenirs. Claire, elle, est dans la salle, attentive à l’invention du moment, à la couture aussi de la pièce, impitoyable dans ses jugements quand il faut.

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«Qui finit par décider, quand il y a une hésitation?» «Ça, c’est moi», pose Massimo. Claire définit les enjeux du spectacle, lui donne sa charpente intellectuelle.

Superman comme totem

Le café embaume. Dans son marc, les rêves d’une vie. Elle se souvient de la première rencontre. Elle joue la mariée dans une comédie d’Eugène Labiche, avec la troupe amateur du Théâtre des Trois P’tits Tours à Morges. Il conçoit le décor. On la verrait presque: elle sort d’un film de François Truffaut et promène sur le monde un magnétisme de flâneuse.

On imagine encore: il est taiseux et orgueilleux, il ravale des révoltes anciennes, il écume, comme son héros, le chanteur des Clash, Joe Strummer. Parce qu’elle lit alors L’Homme sans qualités, ce monument de Robert Musil, il lui fait croire qu’il est plongé dans L’Esthétique d’Hegel. Massimo n’a pas besoin de cela, elle est sous le charme. «Nous sommes tombés amoureux sur L’Homme sans qualités», souffle-t-elle.

Elle a une détermination impressionnante, dans tout ce qu’elle fait

Massimo Furlan

Claire boucle une thèse en lettres. Il y est déjà question de la mémoire, ce sujet qui est l’obsession de tant de leurs spectacles. Massimo peaufine un fantasme de super-héros. Leur première fille naît, un premier spectacle à quatre mains suit: Love Story Superman. Tout de suite, ils affirment une prédilection pour la hauteur, celle de nos mythologies, comme une extension enchantée de leur chambre d’ado.

«Une détermination impressionnante»

A 15 ans, Claire se voyait journaliste et écrivaine. Les livres étaient ses lagons et elle en ressortait plus vibrante. Massimo, lui, se remplissait de Botticelli et de Rubens à travers I Maestri del colore, cette collection de revues qui célèbre les maîtres anciens, tout en écoutant fulminer Joy Division et Ian Curtis. Autour de son lit, ses peintures à lui. Son choc alors, c’est la lecture de l’Ulysse de James Joyce, dit-il encore.

A-t-il changé avec le temps? «Je l’ai rencontré, il était déjà sérieux et secret, mais il peut être très drôle en vérité. C’est un conteur qui aime le silence des forêts où il marche pendant des heures.» Et elle? «C’est un ciment absolu pour la famille. Elle a une détermination impressionnante, dans tout ce qu’elle fait.»

Ces jours, Massimo baroude peut-être dans les bois du Jorat, entre deux répétitions à Vidy. Au théâtre, il retrouve Claire et la matière de leur prochaine création, Concours européen de la chanson philosophique – à l’affiche début septembre. Ils ont demandé à des penseurs de haut vol d’écrire un morceau de bravoure musical. Comme souvent, ils allieront idées sophistiquées et pop culture.

Massimo et Claire ont cette passion-là: susciter des communautés de fortune, qui deviennent d’élection, vous, moi, confondus par le bonheur du jeu, dans un train ou sur un bateau, comme récemment à Bordeaux. A chaque fois, ils vous font chanter une mélodie qu’on croyait perdue, passer des frontières aussi, c’est leur privilège de géographes des cœurs. «Ce que Claire m’apporte, c’est une confiance à partager. Le don de soi.» Chanson d’amour, au fond.


Le pas de deux

L'artiste que vous avez en commun?

M.F. et C.R.: Piero della Francesca, ce moine peintre toscan du XVe siècle.

Une figure politique qui vous marque?

M.F. et C.R.: Avec beaucoup d'ironie, nous dirons Erich Honecker, le dernier président de l'Allemagne de l'Est. Il est à jamais associé à la Chute du Mur. Et Silvio Berlusconi que nous avons subi pendant tant d'années.

Le cadeau que vous vous faites?

M.F. et C.R.: Passer du temps ensemble, c'est ce qu'il y a de plus beau.

Le voyage dont vous rêvez?

C.R.: Lisbonne.

M.F.: L'un de mes grands plaisirs est de marcher avec Claire dans les bois du Jorat.

La musique sur laquelle vous dansez?

M.F. et C.R.: «Colori», un slow du chanteur italien Luca Carboni. 

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