Il était l'un des seuls cinéastes à avoir remporté le Grand Chelem: Palme d'or à Cannes (M.A.S.H., 1970), Ours d'or à Berlin (Buffalo Bill et les Indiens, 1976) et Lion d'or à Venise (Short Cuts, 1993). C'en était même devenu gênant pour Hollywood: comme à Hitchcock, Kubrick ou Scorsese, aucune statuette ne lui avait jamais été remise. Même sa haine de l'industrie ne justifiait plus qu'on l'ignore, lui, l'un des plus grands cinéastes américains contemporains. Si bien que, en mars dernier, l'Academy Award lui avait remis un Oscar honorifique.

La veille encore, il venait de lancer la grande première de sa dernière mise en scène de théâtre, Resurrection Blues d'Arthur Miller, à Londres. Il revenait de Berlin aussi, où son dernier film, A Prairie Home Companion venait d'être qualifié de chef-d'œuvre par une partie de la critique. Et il allait même s'avérer que ce film, alors qu'il préparait déjà le suivant (Hands on Hard Body avec Billy Bob Thornton, probablement inachevé), serait le cinquième plus gros succès de sa carrière. N'en déplaise aux distributeurs, y compris en Suisse, qui ont préféré l'envoyer au rayon des inédits (LT du 16.10.2006).

Bref. Debout et droit, bien droit sur ses 81 ans devant l'aréopage du Kodak Theater de Los Angeles qui allait oscariser quelques minutes plus tard le consensuel Collision de Paul Haggis, un film à l'opposé de ses soixante ans de carrière, il avait secoué l'assistance avec une révélation: «Je suis ici, je pense, pour une mauvaise raison. Et je crois qu'il est temps d'être direct avec vous. Il y a dix ans, peut-être onze, j'ai subi une transplantation cardiaque. Depuis, j'ai le cœur, je crois, d'une jeune femme qui en était à la fin de sa trentaine. Donc, en calculant bien, vous pourriez me remettre cette récompense un peu trop tôt: il doit me rester une quarantaine d'années à vivre. Et j'ai bien l'intention de m'en servir.»

«Bob est mort hier soir», a déclaré mardi un porte-parole de sa compagnie Sandcastle 5. Il n'a pas précisé de quoi. Il n'a pas parlé du cœur. Les autres, les célébrités de tous les pays, ont laissé parler le leur toute la soirée: «C'était un homme extraordinaire, a déclaré Sofia Loren, interprète de Prêt-à-porter. C'était très facile de travailler avec lui car il mettait des caméras partout, on ne les voyait même pas, et c'était comme être dans la vie quotidienne.»

Il est vrai qu'il avait fait partager, dans une cinquantaine de films, ses thématiques chéries à tous les acteurs du monde. Il aimait tant le grouillement des acteurs, leurs improvisations, les films choraux où rien, dans ce qu'on appelait la troupe d'Altman, ne distinguait plus les personnages principaux des secondaires. Quelle meilleure illustration pour sa défense incessante de la diversité et de l'intégrité des humains? Où qu'il les situe, et avec quelque degré de causticité que ce soit, il revenait toujours à ce «chaos fertile», comme le nomma si justement le critique français Robert Benayoun.

Films de guerre (M.A.S.H.) ou westerns (John McCabe, Buffalo Bill), policier (Le Privé) ou de science-fiction (Quintet), musicaux (Kansas City) ou intimistes (Trois Femmes), comédies toujours, mais d'ascendance critique... Peu de cinéastes ont été aussi éclectiques que Robert Altman. Au point que lui seul pouvait, après une longue traversée du désert dans les années 80, réintégrer les petits papiers de Hollywood avec la plus violente charge anti-industrie jamais tournée: The Player (1992).

Qui sait où est né le tendre sarcasme de Robert Altman? Chez les jésuites? Auprès de sa mère bigote? Durant ses études de mathématiques à l'Université du Missouri d'où il est sorti ingénieur? Durant toutes les années qui ont précédé M.A.S.H., où les échecs ont alterné avec les commandes télévisées? Ou alors dans le fait d'être né trop tôt pour la génération Coppola-Scorsese-Spielberg et d'avoir dû attendre la bonne quarantaine avant de prendre son envol, avec eux, dans le relâchement des studios des années 70?

Qu'importe. Ce forcené tardif, qui a surmonté toutes les vicissitudes en solitaire, a fait de chaque film un séisme, de chaque morceau de vie un tremblement sur l'échelle de Richter. Jamais du cinéma de margoulins dominants qui ne racontent que des héroïsmes crétins ou des morts indifférentes. Mais des films qui, s'ils ne font pas de cadeaux aux personnages, leur laissent toujours une chance de défendre leur peau. Ces gens, Altman les connaissait intimement: ils étaient en lui. Ils étaient lui.

Et le souvenir de son discours, aux Oscars, revient comme une dernière vague. Il avait dit aussi: «J'ai toujours dit que faire un film équivaut à sculpter un château de sable sur la plage. Vous invitez vos amis, vous les accompagnez, et vous leur dites que vous allez, tous ensemble, construire cette belle structure. Et puis vous vous asseyez et vous regardez la marée l'envahir jusqu'à ce que l'océan l'emporte. Le château vous reste alors à l'esprit. A ce jour, j'en ai sculpté une quarantaine. Et ça ne m'a jamais fatigué. Aucun cinéaste n'a eu autant de chance que moi: je n'ai jamais eu à réaliser un film que je n'avais pas choisi ou développé.» La marée, lundi soir, est juste montée trop haut.