Classique

Clara Pons dévie le chant de Mahler

En signant un film sur «Des Knaben Wunderhorn», la réalisatrice belgo-catalane met de belles images sur une musique qui n’en demande pas

Où veut-elle nous entraîner, Clara Pons? Vers quelle évidence pense-t-elle mener Mahler, Des Knaben Wunderhorn et le baryton Dietrich Henschel? Son film est une énigme. Projeté jeudi sur grand écran au Victoria Hall, au-dessus de l’OCG et du chanteur allemand dirigés en simultané par Arie Van Beek, il tente de raconter une histoire qui n’en est pas une.

Réunir les 24 Lieder mahlériens en un seul geste, pourquoi pas? Mais leur imprimer le déroulement d’une narration représentative, à la manière d’un récit intimiste reliant quatre personnages, se révèle très acrobatique.

Même si les images offrent une esthétique remarquable, sur des lumières à la Georges de La Tour et des paysages inspirants. La pertinence s’en trouve décalée. L’affaire est pourtant originale et ambitieuse. Mais sa narration trop précise et sa réalisation trop elliptique pour qu’on s’y retrouve. Mahler, lui, s’y perd…

De quoi s’agit-il? D’un conte entre rêve et réalité, qui pourrait fonctionner si le film ne forçait des êtres de chair et de sang à incarner la proposition protéiforme de Mahler. Une belle nordique est aimée de deux hommes: un soldat, qu’on imagine son mari, et un paysan, qu’on suppose son amant.

Leurs histoires croisées, sur fond de guerre, finiront mal. Un enfant observe et rêve à la fois leurs ébats ralentis et leurs déchirements distanciés. Ainsi rassemblés, les éléments musicaux et cinématographiques se contredisent. Et l’image prend naturellement l’ascendant sur la musique, qui devient l’illustration sonore de la pellicule.

L’idée de relier les deux arts n’est pas inédite. Le baryton Matthias Goerne et l’artiste William Kentridge s’y sont brillamment illustrés dans Winterreise de Schubert. Mais leur mariage fonctionne grâce à la créativité d’un imaginaire foisonnant, poétisé par l’animation de dessins au fusain.

Ici, l’utilisation de personnages réels dans un environnement concret fausse la donne. Les seuls passages «crédibles» se déroulant sous l’eau, dans une magnifique illustration de vol nocturne ou de plongeon dans la nuit sidérale. De mort ou de pré-naissance dans un océan amniotique.

Est-il d’autre part indispensable que la nudité du baryton soit exposée de façon si frontale sur l’écran qui le domine? Alors qu’il chante simultanément sur scène, Dietrich Henschel s’en voit imagé de façon dérangeante. Car si le principe du double rôle (à la fois acteur du film et chanteur de la partition) est séduisant, sa représentation onirique et crue détourne l’attention du seul objet qui compte: l’oeuvre de Mahler.

On en oublierait presque la somptuosité de cette musique. On négligerait pratiquement l’interprétation voluptueuse et hypersensible de l’OCG et de son chef. Et, même si Dietrich Henschel accuse quelques faiblesses dans les aigus, on en perdrait quasiment de vue l’exemplarité de sa longue prestation, par coeur, et dans l’obscurité. Heureusement, il n’en a rien été…

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