Déjà, il y a ce titre, Apo-calypse, qui brise en deux l’inéluctable. Et le rend donc un peu moins inéluctable. Ensuite, il y a cette citation d’Edgar Morin sur la page d’accueil du site dédié à l’exposition qui dit que «l’histoire passée nous a montré que l’improbable pouvait remplacer le probable». Et puis, il y a aussi, quand on s’approche de l’ancien bâtiment industriel investi par les artistes, à Clarens, la première œuvre visible, sur le toit, d’autant plus belle, d’aspect et de sens, à la nuit tombée. Signée par l’Indienne Shilpa Gupta, c’est une enseigne au néon qui annonce Today will end. Et si aujourd’hui va finir, qu’est-ce qui empêcherait demain de commencer? Oui Apo-calypse est une exposition subtile et forte.

Organisée par l’association d’artistes vaudois Einzweidrei, dont la plupart des membres ont créé une œuvre pour la circonstance, elle se vit tous sens en alerte, prêt à se laisser surprendre par des œuvres d’une grande diversité. Il faut ainsi se laisser méduser par la vidéo de Hans Op de Beeck, Celebration (2008). L’artiste belge a mis sur pied une sorte de tableau vivant. Dans le désert, une longue table de buffet attend les invités d’une fête improbable. Serveurs stylés, chefs toqués, dinde, pièces montées, nappes blanches et guirlandes de fleurs…

Surprenante aussi, Happy collapse, la pièce de Ligne M3, soit le trio des frères Marolf, qui émet au loin un bruit inquiétant, désagréable. Une andaineuse, cette machine agricole qui permet de rassembler le fourrage en longues bandes dans les champs, racle le sol de ciment. Avec son siège recouvert d’or, l’antique engin a l’air de sortir tout droit d’une vieille légende paysanne.

Mondes en disparition, mondes secoués, embrasés par la guerre. Sans doute plus d’un commentateur des événements syriens a-t-il employé le terme d’apocalypse pour signifier l’horreur des bombardements en Syrie depuis le printemps 2011. Anne Bourgeois Meier a simplement appelé sa pièce Alep 2012. Trois cercueils, dont celui d’un enfant, sont alignés devant un patchwork de tissus où sont dessinées un peu de ces violences qui circulent sur les écrans télévisés et bien plus encore sur Internet. Mais ça ne reste qu’évocation de tissu et de plâtre, alors que la vidéo de Pao Paixao donne plus directement à voir la réalité du monde. D’où une mise en garde aux âmes sensibles, même si ici, il n’est pas question des violences que les êtres humains sont capables de se faire subir les uns aux autres mais simplement d’une confrontation, étrange pour nous Occidentaux, entre la vie et la mort. Projetées à même le sol, les images de Kali Yuga (2012), une œuvre nommée d’après la période actuelle de la cosmogonie hindoue, montre les eaux du Gange, avec des enfants qui y chahutent, des colliers de fleurs… et un cadavre qui flotte et se décompose.

Le parcours de l’exposition permet d’alterner avec des pièces plus abstraites, comme les Mondes inté­rieurs de Rebecca Maeder, volumes rectangles de céramique blanche qui se creusent de façon à la fois complexe et douce. Ou les grappes de verre au bout de cannes de souffleur, posées sur le sol comme autant de moments figés par Alain Declercq (Glass Blast, 2012).

L’apocalypse est aussi question de décompte. Le balancier géant d’Anna Schlaeppi rythme le temps comme la Big Crunch Clock de Gianni Motti, une horloge digitale, qui, depuis sa création en 1990, compte à rebours les cinq milliards d’années avant l’explosion du soleil, très justement exposée ici avec une des célèbres revendications de l’artiste, celle d’une éclipse totale de soleil. Précisons que Big Crunch Clock fonctionne à l’énergie solaire .

La catastrophe aura-t-elle lieu avant l’heure? Si ce n’est pour la planète, en tout cas pour ses habitants? Le grand tirage argentique de Sigismond de Vajay donne à voir, dans une boîte lumineuse qui en accentue l’effet grandiose, un paysage aux allures infernales. Evocateur de l’exploitation intensive de schistes bitumeux, dévastant par exemple certaines régions du Canada, il a pour titre Développement et déclin.

Mais la pièce sans doute la plus extraordinaire de toute l’exposition, la plus émouvante, c’est au Japonais Yohei Nishimura qu’on la doit. L’artiste a posé sur de fragiles socles de fer une centaine de ses livres cuits. Comme ratatinés, saisis, ils sont aussi bouleversants que les têtes réduites des tribus indiennes d’Amérique du Sud. On passe entre eux comme dans un cimetière, en silence. L’un de ces livres cuits est dédié à Ai Weiwei, qu’on peut voir, dans une autre salle, dans un magistral triptyque photographique, laisser se fracasser au sol une urne de la dynastie Han…

En cet hiver pré-apocalyptique, il fait très froid dans les salles de l’ancienne usine Béard. On imagine qu’il y faisait meilleur à la belle époque, quand on y fabriquait de l’argenterie pour les palaces du monde et la 1re classe de Swissair. Un temps qui a connu son apocalypse. Mais «tomorrow will come» et les bâtiments seront bientôt complètement réaménagés. En un établissement médico-social pour personnes âgées.

Apo-calypse. Usine Béard, Clarens. Sa-di 11h-19h, ma-ve 14h-19h jusqu’au 21 déc. Entrée libre, www.apo-calypse.ch

Ai Weiwei fracasse

au sol une urne

de la dynastie Han