«Clarice». Instinctivement, on lit le prénom avec un «c» appuyé, quasi reptilien: le sifflement qu’accentue Hannibal Lecter, psychiatre meurtrier et cannibale, lorsqu’il salue Clarice Starling derrière la vitre de sa cellule. On a chargé cette jeune stagiaire du FBI de lui soutirer des informations, là dans les tréfonds de l’hôpital psychiatrique de Baltimore. Aiguillée par les pistes qu’il distille soigneusement durant leurs échanges, elle finira par attraper Buffalo Bill, tueur en série et amateur de scalpel.

«Clarice». Cette fois, la voix est celle d’un psychologue – que l’intéressée ne semble pas entendre, perdue dans ses cauchemars éveillés. La scène lance le tout premier épisode de la série du même nom. Et sonne, trente ans après la sortie du Silence des agneaux, ce mythique thriller tiré du roman de Thomas Harris, le retour du personnage à l’écran. On s’étonne qu’il ait fallu attendre si longtemps: Lecter, lui, a connu son propre spin-off en 2013 déjà, avec Mads Mikkelsen en digne successeur d’Anthony Hopkins (Hannibal, interrompu après trois saisons). Si le terrifiant sociopathe, amateur de chianti et d’organes sautés au beurre, hante la culture populaire depuis les années 1990, c’est bien son tandem ambigu et contrasté avec Clarice Starling qui fait toute la force du film. Sans oublier la performance épatante de Jodie Foster, 29 ans à peine à l’époque, récompensée par un Oscar.

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Hannibal, ce fantôme

Dernière-née des studios américains CBS et actuellement diffusée sur la RTS, Clarice compte bien remettre l’enquêtrice en lumière, incarnée cette fois par la méconnue Rebecca Breeds. La série plante le décor en 1993, un an après les événements du film –bien avant ceux des suivants, Hannibal (2001) et Hannibal Rising (2007). Adoubée par les médias pour son coup de filet, la jeune Starling est de retour au travail. Mais si elle a neutralisé la menace Buffalo Bill et sauvé sa dernière victime, la fille de la sénatrice Ruth Martin, elle n’en demeure pas moins traumatisée. En témoignent les flash-back et ses visions intempestives de papillons de nuit, insectes que le tueur plaçait dans la gorge de ses victimes. D’où les séances de thérapie, condition sine que non de son retour en piste.

Qui s’annonce sportif. Devenue procureure générale, Ruth Martin envoie Clarice à Washington rejoindre une task force chargée des crimes violents – dont elle sera le maillon fort comme le visage médiatique. Et il y a de quoi faire: les corps nus de deux femmes ont été découverts dans une rivière, recouverts de plaies et de morsures. Une enquête qu’elle va mener sous les ordres de… Paul Krendler, dont on se souvient qu’il n’avait pas digéré l’exploit de la jeune stagiaire.

De tueur en série il est donc à nouveau question, mais non, pas d’Hannibal, qui brille par son absence. Son nom n’est jamais prononcé, pour une bête raison légale (les personnages des romans de Harris appartiennent autant à MGM – qui produit Clarice – qu’à la société de production de Dino De Laurentiis, à qui l’on doit trois des quatre films). Littéralement passé sous silence, et pourquoi pas: de quoi laisser plus de place à l’exploration d’une figure féminine complexe.

Plafond de verre

Raté: avec son mystère au long cours fragmenté en petites enquêtes, ses clairs-obscurs et ses ralentis, la série évoque davantage un «cop show» à la Esprits criminels qu’une plongée dans la psyché façon Sharp Objects. Pas inintéressante, flirtant avec les frasques des grandes pharmas, la traque éclipse la principale intéressée, son passé troublé, ses traumas, son ambiguïté: vulnérable mais coriace, victime et héroïne.

Clarice est meilleure lorsqu’elle explore le plafond de verre auquel se cogne invariablement Starling. Jeune recrue dans un milieu masculin, son intelligence ne lui garantit pas le respect de ses pairs. Même son psychologue fleure la condescendance. Déjà dénoncées par Thomas Harris dans ses livres, les structures de pouvoir des années 1990 sont relues à la lumière de 2021 – lorsque Clarice s’évertue à donner le nom des femmes tuées aux journalistes, c’est aussi la misogynie et le voyeurisme du genre policier qu’elle combat. Mais là où, dans Le Silence des agneaux, le réalisateur Jonathan Demme met en scène ces malaises avec brio (Jodie Foster entourée de policiers en uniforme, qui la dépassent de trois têtes et la toisent en silence), la série avance ses pions avec moins de subtilité. Avant le sourire carnassier de Lecter ou l’inégalable Jodie Foster, c’est finalement de ça que manque Clarice: de finesse. Lancée au début de l’année aux Etats-Unis, la série ne connaîtra pas de saison 2. Dommage: Starling n’avait pas dit son dernier mot.


«Clarice», série en 13 épisodes de 40', diffusé les dimanches sur RTS1.