Jazz

Clark Terry, requiem pour un géant farceur

Le grand trompettiste, qui a joué avec Count Basie et Duke Ellington, s’est éteint à l’âge de 94 ans

Clark Terry, requiem pour un géant farceur

Jazz Le trompettiste s’est éteint à 94 ans

En dix lettres, un trompettiste vénéré par le peu flagorneur Miles Davis? Clark Terry! Normal, pour quelqu’un qui donna au tout jeune Miles ses premières leçons décisives. Ce titre de gloire, Clark n’en usa jamais comme d’un grigri à l’usage des foules sentimentales. Il faut dire qu’il en avait bien d’autres.

Au hasard (mais qui pour soutenir que c’en était un?), il intégra la section de trompettes des deux plus prestigieux bandleaders de l’histoire du jazz: Count Basie et Duke Ellington. Il aimait comparer son passage chez Basie à ses années de collège, et son accession à la galaxie Ellington à une sorte d’entrée à l’université. Manière de dire qu’on ne peut imaginer formation plus complète: l’apprentissage d’un swing à la fois torride et économique chez le Comte, puis, chez le Duke, celui des belles manières et d’un «lâcher prise» au service d’une musique ambitieuse et stylistiquement inclassable.

Si l’on ajoute une fréquentation intermittente de Lionel Hampton, une immersion dans l’aventure du big band de Quincy Jones des dernières années 50, un partenariat marquant avec Thelonious Monk et une participation aux derniers enregistrements de Louis Armstrong, on donne une idée assez juste de la part prise par cet homme de l’ombre à quelques-uns des grands mouvements sismiques du XXe siècle.

L’harmonie du «mumbles»

Présenté ainsi, tout cela vous a des airs de solennité collet monté qui jurent avec le portrait au naturel de cet homme du peuple, que tout sépare de son ténébreux élève Miles Davis. A l’imprévisibilité hautaine de ce dernier, il a toujours opposé un humour qui culmine dans l’invention du «mumbles», avatar ultime d’une désintégration du langage dont les vertus désopilantes auraient enchanté les plus farfelus des surréalistes. Cette langue faite de borborygmes marmonnés, d’onomatopées sauvagement assenées, au service d’une simulation de communication frisant le canular, personne, pas même les plus pisse-froid des puristes, ne la lui a jamais reprochée. Peut-être parce que, au-delà du gag, elle atteignait des sommets de musicalité. Et que tout le monde sentait bien la continuité qu’il pouvait y avoir, comme chez tous les grands créateurs, entre les facéties farceuses du chanteur et le jeu tour à tour jubilatoirement expressif et tendrement mélodique du trompettiste. C’est cette bonhomie qui lui a permis de relever le défi des terribles épreuves physiques de ses dernières années. Il est entré dans la mort le sourire aux lèvres. Il avait 94 printemps.

Publicité