Il y a trente ans, le metteur en scène Patrice Chéreau passait pour un révolutionnaire. Son Ring de Bayreuth, en 1976, causa un scandale inouï. L'iconoclaste avait fait du mythe de Wagner une critique sociale et historique dans un décor à mi-chemin entre néoclassicisme du XIXe et docks d'une société industrielle. Quatre ans plus tard, en 1980, son épopée était devenue un classique, jalon dans l'histoire de la mise en scène wagnérienne auxquels bien des épigones se sont heurtés. Longtemps inhibé par cette consécration, Chéreau refusa de toucher à Wagner, de peur de se répéter.

Arrive Tristan und Isolde. Ovation, vendredi soir, à la Scala de Milan pour l'ouverture de sa saison. Le metteur en scène français et le chef israélien Daniel Barenboïm - lequel a contribué à entraîner à nouveau Chéreau dans la houle wagnérienne - sont accueillis comme des rois. Un orchestre sensuel et vénéneux, une distribution dominée par la poignante Waltraud Meier (Isolde) qui chante le rôle d'une vie. Ce Tristan, au classicisme sans âge, vibre d'une émotion secrète et trouble. Scintillante même, malgré les décors sombres et hiératiques de Richard Peduzzi, associé de toujours.

Pas de révolution, donc. Chéreau scrute le livret à la lettre, met en résonance les mots avec la musique. Sa mise en scène se veut réaliste (le traitement du premier acte fait curieusement écho à son récent De la Maison des Morts), et pourtant il s'en dégage une poésie ineffable. Le lever de rideau est estomaquant. Brume bleutée; une silhouette de vaisseau s'en détache. Le vaisseau s'avance, fond lentement vers le public, s'engouffre à travers une muraille immense et infinie, usée par le temps, comme s'il avait brisé cet obstacle. Dès lors, le désir ne connaît plus de barrière. Et la scène qui se joue est celle d'Isolde qui, emportée contre un Tristan feignant l'indifférence, parvient à conquérir son amour.

Le génie de Chéreau, du moins pour le premier acte, est d'avoir dépeint le petit monde qui s'agite autour des deux amants. Car ils ne sont pas seuls sur cette arche de Noé. Des matelots, en pantalons à bretelles, surgissent soudain de la coque du navire. Assemblés sur le pont, ils portent des colis, déplacent des grosses caisses, préparent les cordages. Certains se mettent torse nu, font leur toilette en plongeant leurs mains dans des bassines d'eau. Sueur, transpiration: ce monde tranche avec les préoccupations métaphysiques de Tristan et Isolde qui les obséderont au deuxième acte. Paralysie des cœurs, face aux basses besognes du quotidien.

Mais pour l'heure, Brangäne, suivante d'Isolde, a substitué les philtres: l'homme et la femme se découvrent à nu. Cette scène qui marque l'éclosion du désir entre Tristan et Isolde est traitée avec un soin méticuleux. Tristan (Ian Storey) essuie son front, épuisé de tant de résistances. Ils n'osent se regarder. Ce sont des échanges furtifs, en décalage, puis voilà qu'ils se jettent dans les bras l'un de l'autre. Le Roi Marke - l'oncle de Tristan auquel Isolde est promis en épousailles - les attend sur le quai. En vain. Les amants sont scotchés l'un à l'autre, les matelots tentent de les séparer. On jette un tissu rouge sur le couple adultère, et ce tissu rouge deviendra le talisman d'Isolde au deuxième acte.

C'est la nuit, Chéreau plante le décor au pied de la forteresse du Roi Marke. Contrairement à Olivier Py, dont le Tristan genevois, en 2005 au Grand Théâtre, conférait au duo d'amour une charge initiatique (mille nuits en une, baptême du feu et de l'eau), Chéreau dépeint des regards et des attitudes, mais ne va pas plus loin. Tristan couvre des mains le visage d'Isolde, et le monde de la nuit dévoile ses ravissements face aux maléfices du jour. Ce sera la seule image forte. Jusqu'à ce que le Roi Marke et sa suite viennent surprendre le couple adultère. Impressionnant Matti Salminen, physique d'ogre au cœur gros, voix puissante et abyssale.

En entourant Tristan au troisième acte de ses compagnons de route, Chéreau fait porter au héros blessé son humiliation. Saisissant raccourci: tandis qu'il évoque son enfance d'orphelin, Tristan escalade péniblement les marches d'un escalier à quatre pattes. Isolde viendra trop tard. Le sourire aux lèvres - un sourire de madone -, elle se retire dans la nuit éternelle. L'orchestre, si fébrile jusque-là, s'est alors assoupi.

Barenboïm dirige en fervent héritier de Furtwängler. Les musiciens de la Scala sont d'une incroyable souplesse. Hardis, surtout. Les bois (hautbois, clarinette, cor anglais, basson) accompagnent les protagonistes dans leur dérive existentielle. Waltraud Meier (Isolde), que l'on a connue fière, impérieuse, affiche une candeur désarmante. La voix, aux bronzes saisissants, se pare d'une légère écorchure à la fin de la soirée. Ian Storey campe un Tristan touchant, mais inégal. Le ténor doit batailler pour passer la rampe de l'orchestre. Il compense son relatif manque de vaillance - encore qu'il soit capable d'éclats soudains - par un lyrisme argenté et une ligne de chant exemplaire. Blonde, corpulente, Michelle DeYoung est une Brangäne de tempérament. L'équilibre entre l'orchestre, trop fort, et les voix doit encore être trouvé.