Classique. Franz Schubert. Lieder (Harmonia Mundi/Musicora)

Classique. Johannes Brahms. Danses Hongroises, etc.(Harmonia Mundi/Musicora)

Il y a une touche de nostalgie chez Brahms et Schubert qui fait qu'on les associe naturellement à l'automne. Les feuilles tombent au sol, le chant schubertien remonte des profondeurs. Brahms s'emmitoufle dans des textures touffues, et ses œuvres s'inscrivent dans un entrelacs de lignes fauves et ombrageuses.

Harmonia Mundi, dont la rentrée discographique est particulièrement riche, propose deux disques qui sortent du lot. La mezzo argentine Bernarda Fink signe un album de lieder de Schubert avec Gerold Huber, alternant mélodies célèbres et d'autres plus rares qui valent amplement le détour. Le jeune pianiste français Cédric Tiberghien illumine de son jeu tour à tour pétulant et ténébreux les Danses hongroises, les Klavierstücke opus 76 et les Valses opus 39 de Brahms. Ces deux disques - aux climats forts contrastés - respirent l'évidence, le naturel.

Pudique, sensible, Bernarda Fink approche Schubert sans jamais le provoquer: elle fait en sorte que le compositeur parle de lui-même. Il y a une candeur dans son chant, une candeur totalement désarmante (écoutez Wonne der Wehmut, plage 6, ou Nachtviolen, plage 13), qui rend à Schubert sa fragilité. Elle s'improvise conteuse, laisse vibrer sa voix comme une plume d'oie au vent, joue de son vibrato serré pour traduire les flétrissures de l'âme, les désirs contrariés, avec un calme et une assise admirables.

Certes, l'expression est timide et bridée par instants. Ganymed ne respire pas ce ravissement, ce transport que vit le prince troyen à l'idée d'être happé par Zeus (prenant pour l'occasion la forme d'un aigle) vers l'Olympe. Gretchen am Spinnrade (Marguerite au rouet) devient ici un drame de l'intérieur, non cet affolement, ce délire charnel qu'ont porté au disque d'autres mezzos. Sur un accompagnement fantomatique au piano, Bernarda Fink chante avec une sorte de détachement, alors qu'une Christa Ludwig, elle, s'emporte, jusqu'à pousser un cri. Dieu merci, Bernarda Fink, dont le timbre est plus clair (couleurs cuivrées dans le medium), ne cherche pas à grossir exagérément sa voix. Elle n'exprime jamais la douleur de manière frontale; c'est une douleur voilée, d'une force d'évocation bouleversante comme dans le sublime An den Mond (sur un poème de Hölty) ou le Lied der Mignon (Goethe) où Schubert donne à entendre la fameuse Sehnsucht allemande - mot intraduisible qui suggère à la fois l'idée de «désir» et de «nostalgie». Sa voix se fait calme et radieuse dans Auf der Riesenkoppe (Körner); tendre et cajoleuse dans Im Frühling (Ernst Schulze); étale et souveraine dans Du bist die Ruh (Rückert). L'Allemand Gerold Huber épouse cet art de la suggestion, comme si son piano, lui aussi, parlait à travers le filtre d'un rêve.

Cédric Tiberghien, lui, est à chérir avant tout dans les Danses hongroises de Brahms. Avec quel chic il rend la sève rhapsodique de cette musique! Son geste, à la fois tendu et souple, vif et coloré, fait merveille. Il y apporte une fraîcheur qui fait plaisir à entendre, comme dans les Valses de l'opus 39, auxquelles il manque malgré tout une certaine rusticité. Si le célèbre Capriccio en si mineur semble un peu maniéré, les Klavierstücke opus 76 (des pièces plus «sérieuses») traduisent une inquiétude sourde, un plaisir du son, une élasticité (plage 18) qui n'exclut pas une rigueur de la pensée.