Robert Schumann. Das Paradies und die Peri. (2 CD RCA Red Seal/Sony-BMG)

Nikolaus Harnoncourt a toujours adoré Schumann. Le chef autrichien revient à ce compositeur qu'il a défendu bec et ongles dans les années 1990. Il signe un nouvel enregistrement du Paradis et la Péri, oratorio profane qui connut un succès retentissant de son temps, mais qui peine à retrouver son rayonnement au XXIe siècle.

C'est que, longtemps, Schumann a souffert d'a priori négatifs pour la musique orchestrale et religieuse. On l'a jugé piètre orchestrateur. De rares personnalités, comme Wolf­gang Sawallisch, Kurt Masur, se sont élevées pour vanter les singularités de son écriture. Puis la révolution sur instruments d'époque a changé la donne. Enlever la glu, rendre sa transparence à l'orchestration schumanienne, en faire saillir les aspérités: Harnoncourt et John Eliot Gardiner ont su rendre son visage premier à Schumann.

Gardiner est celui à avoir le mieux porté ce retour aux origines. Son intégrale des Symphonies, avec l'Orchestre Révolutionnaire et Romantique (DGG), reste préférable à celle d'Harnoncourt avec l'Orchestre de chambre d'Europe (Teldec). En 1997, le chef britannique s'entourait de solistes de premier ordre pour enregistrer un Paradis et la Péri exemplaire (DGG).

Adapté d'une épopée orientale de l'Anglais Thomas Moore, cet oratorio évoque la figure de la Péri, née de l'union d'un ange déchu et d'une mortelle, qui cherche à regagner le paradis. La fluidité de l'écriture, qui en fait un poème (Dichtung selon Schumann), l'usage de la «mélodie continue» qui n'est pas sans anticiper Wagner (quand bien même Schumann se méfiait de ce dernier), la dramaturgie opposant solistes et masses chorales, l'alchimie orchestrale, irradiée d'une lumière magique, sont d'un effet saisissant. La touche orientalisante, les traits d'orchestration (petite flûte, tuba, triangle, harpe), le caractère berliozien de certains épisodes (les chœurs de la première partie), l'équilibre entre sacré et profane, sérieux et populaire, expliquent son succès dès sa création en 1843.

Aujourd'hui, Harnoncourt apporte sa vision à lui qui, si elle ne diffère pas considérablement de celle de Gardiner, révèle toutefois son empreinte, portée par une ferveur et une force tranquilles. En lieu et place d'instruments d'époque, le chef autrichien dirige l'Orchestre symphonique (et le Chœur) de la Radio bavaroise. Tout en privilégiant une transparence typique de lectures «historiquement informées», l'orchestre au grand complet sonne de manière plus massive. C'est particulièrement frappant dans les chœurs guerriers de la première partie. Sa façon de demander aux choristes d'accentuer les mots «Weh, weh» (hélas, hélas, plage 8) est admirable.

Dorothea Röschmann imprime sa forte personnalité à la Péri. C'est un vrai soprano dramatique. Le timbre corsé, nourri, cette façon de se hisser sur les aigus, la ligne de chant plus théâtrale, plus tendue aussi (vibrato serré), contrastent avec la grâce irrésistible de Barbara Bonney chez Gardiner. Le ténor Werner Güra campe un narrateur habité, Bernarda Fink apporte son timbre de vison, et le baryton Christian Gerhaher, voix si noble et profonde, impressionne en Gazna.

Dans l'absolu, Gardiner l'emporte pour la beauté et la verdeur des instruments d'époque. Mais Harnoncourt est à chérir également, aussi bien pour le souffle de son interprétation que pour le lyrisme immatériel qui s'en dégage.