Classique. Karol Szymanowski. Piano. Piotr Anderszewski (piano) (Virgin/EMI Music)

Voilà un enregistrement qui ouvre encore une fois le dossier déjà très épais et opaque du cas Szymanowski. Les questions qui reviennent en écoutant les trois pièces qui composent ce disque restent identiques et sans réponses satisfaisantes: comment un compositeur de cette envergure a-t-il pu être autant ravagé par les morsures de l'oubli? Quel mystère se cache derrière le silence discographique et concertiste qui hante ce personnage romanesque et ses œuvres sans égal? Il fallait probablement un compatriote comme Piotr Anderszewski pour saisir l'acuité de l'injustice, et pour y répondre en livrant une esquisse de réparation sous la forme d'un disque qui marque durablement les esprits.

Il les marque, tout d'abord, parce qu'il renvoie immédiatement à l'univers biographique d'un personnage satellite, errant dans une trajectoire hors orbite. Karol Szymanowski pourrait être en effet l'idéal type du dandy qui garderait un pied dans un Ancien Régime en déconfiture et l'autre, plus hésitant, dans une modernité qui bouleverse tout sous son passage. Ruiné par la Révolution de 1917, le compositeur polonais doit quitter son Ukraine natale et enchaîner une série de séjours qui font de lui un véritable déraciné: Varsovie, puis l'Italie et la Sicile, les monts Tatras et d'innombrables voyages avec son ami inséparable Artur Rubinstein. Il vit en aristocrate, sans en avoir réellement les moyens. Il flambe de manière effrénée mais il lui arrive aussi de se retrouver le ventre vide et sans le sou. Entre mondanités et grandes solitudes, qui le plongent dans une mélancolie profonde, Szymanowski compose, mais jamais il n'arrivera à combler le déficit permanent de reconnaissance. L'unique consolation arrivera post mortem, comme à l'accoutumée, avec des funérailles pompeuses à Varsovie. Puis, le silence, rompu par quelques rares enregistrements.

Les œuvres sont à l'image de l'auteur: inclassables. Elles sont imprégnées de cette même audace qui fut la cause des démissions de Szymanowski du poste de directeur du Conservatoire de Varsovie en 1932. Elles poussent à ses derniers retranchements la musique tonale sans jamais épouser la révolution des dodécaphonistes viennois. Ses pièces laissent sans repères, elles cumulent, tels des éléments d'un puzzle, les influences d'un Scriabin, d'un Debussy ou d'un Bartók, mais elles vont au-delà par leur noirceur, par le désespoir qu'elles dégagent.

Le raffinement infini des compositions pour piano surgit avec force dans l'enregistrement que Piotr Anderszewski lui dédie. L'interprète plonge avec délicatesse dans les quatre parties qui composent Masques op. 34 et d'entrée, il transmet avec précision les multiples facettes de cette œuvre tantôt suspendue dans l'éther, tantôt secouée par des passages très expressifs. Le piano d'Anderszewski a une allure de sonde munie de torche, qui éclaire et explore les recoins les plus éloignés de l'esprit artistique torturé de Szymanowski. Cela opère particulièrement dans le labyrinthe complexe des quatre mouvements de la Sonata pour piano N° 3, que le pianiste réussit à unifier en lui donnant une grande transparence. Puis, avec les trois Métopes op. 29, c'est l'apaisement inattendu, qui culmine avec la grâce d'une «Nausicaa» quasi impressionniste. Avec Anderszewski, l'oubli est désormais un peu moins profond.