A quoi tient une carrière d’historien… Appelé en 1987 sous les drapeaux à Annecy, le seconde classe Claude Barbier s’ennuie ferme. Sa tâche: surveiller un très déprimant stock d’armes. «Parfois trois jours et nuits emmuré, comme un prisonnier à regarder de la ferraille», se souvient-il. Il ose alors écrire au colonel Bachelet, chef de corps du 27e bataillon de chasseurs alpins, son régiment. Il lui explique qu’il possède une maîtrise d’histoire et se propose d’effectuer des recherches sur la Seconde Guerre mondiale, particulièrement dans sa région. Etonnamment, l’officier donne son accord et l’invite même à se documenter sur la bataille de Glières en Haute-Savoie, «un fait d’armes dont on ne sait que peu de choses.»

Claude Barbier revêt ses habits civils, «tout en restant un troufion», se rend à Londres, Cambridge, Vincennes. On lui ouvre des registres, il a même accès à des archives allemandes et tombe sur une information qui le laisse pantois. «Des écrits remettaient en cause la notion de bataille à Glières. Il ne pouvait pas y avoir eu de bataille, puisque le jour présumé de l’attaque, le 26 mars 1944, fut en fait une journée consacrée au paquetage pour les Allemands.»

Stupeur car dans le même temps il découvre que Glières est élevé au rang de grande bataille, qu’André Malraux qualifia lui-même «de combat homérique entre 500 jeunes insoumis opposés à 1400 m d’altitude à trois bataillons de chasseurs allemands». Claude Barbier réfléchit deux fois avant de poursuivre son travail. Un appelé du contingent qui remet en cause un acte fondateur de la Résistance, qui lâcherait une «bombe mémorielle»?

Fils d’ouvriers (papa dans le bâtiment, maman dans une usine) qui a grandi à Viry près de Saint-Julien-en-Genevois, où il habite toujours, Claude Barbier est un battant et un bosseur. Sa mère, une Fribourgeoise dont il héritera la nationalité suisse, lui disait: «Les études ça sert à devenir chômeur.» Il passe outre l’avertissement. Il est diplômé en 1986 en Economie-Finance à Grenoble, en 1987 en Sciences politiques à Genève, décroche une maîtrise d’histoire à Chambéry également en 1987, «à l’époque je passais plus de temps dans ma voiture que dans mon lit», et trouve du travail. Notamment à La Chaux-de-Fonds dans l’industrie horlogère.

Mais Glières l’obsède. Il a cumulé finalement peu d’informations mais lorsque, en 2004, la loi dite des 60 ans rend disponibles toutes les archives de la Seconde Guerre mondiale, des tombereaux de documents et des microfilms lui sont accessibles. Il consulte les archives de la police, de la préfecture, des cours de justice. Un travail de fourmi, patient, fastidieux, minutieux. D’où il ressort que s’il y a bien eu un siège puis une répression féroce, aucun affrontement direct n’est rapporté. Des Allemands sont certes tombés sur un avant-poste du maquis et ont tué deux résistants mais voilà à peu près tout pour la glorieuse bataille. Et les 105 tombes qui forment aujourd’hui le mémorial du souvenir de Glières sont celles de maquisards fusillés. «Glières n’est pas une bataille mais un crime de guerre», soutient l’historien, qui se défend de tout révisionnisme.

Il n’y aurait pas eu non plus de regroupement spontané de jeunes désirant en découdre avec la Wehrmacht et les miliciens de Vichy mais des réfractaires au STO (service du travail obligatoire) réfugiés dans des fermes d’alpage. Ils formèrent peu à peu un bataillon de 400 personnes. Les Alliés virent une concentration humaine sur laquelle s’appuyer et lancèrent trois parachutages d’armes. Claude Barbier ne minimise pas la bravoure de ces hommes mais il estime qu’elle a été magnifiée. Une notion d’exemplarité envelopperait Glières: la France de l’époque trahie, défaite et honteuse se serait découvert là-haut une jeunesse frondeuse et honorable.

Claude Barbier soutient en 2011 à la Sorbonne une thèse sur Glières et obtient une mention très honorable avec félicitations du jury, «la meilleure note possible». Un ouvrage de 470 pages paraît en 2014 coédité par le Ministère de la défense*. Tout le monde n’en apprécie pas la teneur, dont le colonel Bachelet devenu général 5 étoiles et promu à la tête de l’Association des Glières. «Il a tout de même reconnu que Glières était un mythe, mais qu’un pays avait besoin de mythe pour vivre», précise l’historien.
Claude Barbier est aujourd’hui consultant en emploi-formation à Genève, conseiller municipal à Viry, régionaliste convaincu dont la culture politique est plus suisse que française. Il poursuit ses immersions dans l’histoire régionale des années 40.

Il vient de cosigner un livre La Frontière entre la Haute-Savoie et Genève 1939-1945 (Editions La Salévienne) où il s’arrête sur le rôle joué par la presse helvétique dans le soulèvement savoyard de mars 1943. «Les journaux comme le Journal de Genève ou la Tribune de Genève entraient par milliers en territoire français et limitaient les effets de la censure décrétée par Vichy. La radio suisse était très écoutée, raconte-t-il. Cette presse joua un rôle essentiel dans la venue en Haute-Savoie de milliers de jeunes opposés au STO. Il n’y avait pas de correspondant de guerre, les médias suisses ont amplifié la sensation de montée glorieuse dans les montagnes.»

Cette presse détaille même le type d’armes en possession des maquisards, des fusils, des mitrailleuses, des canons de 75. Le nom du communiste genevois Léon Nicole circule sur l’origine de l’arrivée de ces équipements pour les réfractaires. «Les faits sont exagérés, juge Claude Barbier, mais les démentis allemands et vichystes sont venus trop tard pour contrecarrer l’enthousiasme que les événements de Haute-Savoie suscitaient. La médiatisation helvète a même attiré l’attention des Français de Londres et des Britanniques. Ils se rendaient compte que la sympathie pour les rebelles ne suffisait pas, il fallait les aider autrement que par des paroles. Ce fut l’origine d’un premier parachutage d’armes sur la Haute-Savoie, en mars 1943, un an avant Glières.»

* «Le Maquis de Glières, mythe et réalité», Editions Perrin et Ministère de la défense.