Cinéaste (Tchao Pantin, Germinal, Jean de Florette), producteur (les deux Astérix), acteur ou encore écrivain (son récent Autoportrait), Claude Berri est aussi un collectionneur d'art réputé. La passion boulimique de ce Parisien de 69 ans pour Tapiès, Morandi, de Staël, Twombly, Ryman, Dubuffet ou Bacon est fameuse. En revanche, son intérêt pour la photographie reste méconnu. Pour la bonne raison que sa remarquable collection est récente et qu'elle n'avait jamais été montrée.

Sa présentation est l'un des deux attraits majeurs – la seconde étant la révélation de la photo contemporaine chinoise – des 34e Rencontres de la photographie d'Arles, dont les expositions ont été peu touchées par le conflit des intermittents. La collection photo de Claude Berri est aussi le sujet d'un luxueux ouvrage (Icônes, Editions Léo Scherr). Les vieux tirages du XIXe siècle, les vintages de la première partie du XXe ou les grands formats contemporains ont été disposés en plein centre historique de la ville provençale, dans le palais de l'Archevêché et le cloître Saint-Trophime.

Bien conseillé, disposant d'importants moyens financiers, Claude Berri a préféré se concentrer sur la constitution d'ensembles cohérents que de s'éparpiller sur un grand nombre de photographes. Certes, le producteur français a acquis des pièces isolées et prestigieuses, comme deux exquises marines de Gustave Le Gray (années 1850), qui, dans l'exposition, dialoguent avec les grands formats maritimes, quasi abstraits, d'Hiroshi Sugimoto (années 1990). Mais ses efforts se sont portés sur des séries, comme les graffitis de Brassaï, les poupées désarticulées de Hans Bellmer, les photomontages de Raoul Ubac, les rayographies de Man Ray ou encore les architectures industrielles de Bernd & Hilla Becher. Autant d'icônes qui suggèrent un penchant marqué pour la fragmentation, voire la disparition de la figure humaine, ainsi que la beauté silencieuse. Rencontre arlésienne.

Le Temps: Quand vous êtes-vous mis à collectionner la photographie?

Claude Berri: En 1986, la cinquantaine venue, j'ai commencé à collectionner la peinture. Je n'avais pas alors d'intérêt particulier pour la photo. Je considérais que, à l'inverse de la peinture, la lumière était déjà dans l'œuvre photographique. Et j'aime procéder par étapes. Pour moi, collectionner, c'est moins amasser qu'apprendre. Moins dépenser que progresser dans la connaissance de l'art. A chaque fois que je m'intéresse à un artiste, je me renseigne au maximum sur lui, sur sa vie, sur sa démarche, sur ses œuvres. Ce travail de connaissance nécessite du temps. En 1996, toutefois, je suis tombé sur les graffitis de Brassaï. Cela a été une révélation. De Brassaï, je suis passé à Ubac, d'Ubac à Paul Strand, et ainsi de suite.

- Peut-on dire que Brassaï a servi de transition entre la peinture et la photo?

- Oui. Ses images sont proches de peintres que j'aime beaucoup, comme Dubuffet. Je suspecte même Dubuffet de s'être inspiré de Brassaï. Tous deux s'intéressaient à la même époque aux mêmes motifs bruts, aux mêmes matières épaisses. Dubuffet a été l'une des grandes passions de ma vie de collectionneur de peinture. J'avais une vingtaine de ses œuvres. J'ai dû en revendre une bonne part pour donner d'autres directions à ma collection.

- Etablissez-vous une hiérarchie entre peinture et photo?

- Non, plutôt une différence. La photo part toujours de la réalité, la peinture pas forcément. Celle-ci peut aller dès lors plus loin dans l'abstraction. Jamais un photographe ne pourra atteindre le degré d'abstraction pure, totale d'un peintre comme Ryman. Et lorsqu'un peintre part du réel, il le transpose, le transfigure. Regardez ce que font de la réalité des artistes comme Francis Bacon ou Lucian Freud. Je possède un dessin de Picasso à la fin de sa vie. Il s'observe en train de mourir. Mais le résultat est bien davantage que le portrait d'un mourant. Dès lors, la photo qui s'arrête à l'enregistrement du monde ne me dit rien. J'aime celle qui est retravaillée, qui recrée pour mieux transposer la prise de vue initiale. En réalité, la réalité ne m'intéresse pas du tout!

- Regrettez-vous des choix dans votre parcours de collectionneur de photos?

- Oui. La photo du XIXe siècle ne correspond en fait pas à ma sensibilité. Je me suis fait influencer, je le regrette. Moi, je suis un visuel instinctif. Ce qui m'intéresse, c'est le dialogue entre une œuvre, la lumière et mes yeux. A cet égard, la photo du XIXe siècle me comble moins que celle du XXe. Même constat pour la photo plasticienne. J'ai acheté de grands formats d'Andreas Gursky, de Cindy Sherman ou de Thomas Struth. Cet univers trop figuratif et trop coloré ne me va pas. Je les ai tous revendus, à l'exception des séries de Sugimoto, que j'adore, et des Becher, qui ont fixé un monde en train de disparaître. Sugimoto est une passion récente. Nous étions deux ces dernières semaines à traquer ses grands formats récemment exposés au Musée d'art contemporain de Chicago: François Pinault et moi. Sugimoto incarne la direction que prendra à l'avenir ma collection.

Collection de Claude Berri, palais de l'Archevêché et cloître Saint-Trophime, Arles. Jusqu'au 31 août. Rens: www.rip-arles.org