Cinéma

Claude Goretta, contestataire humaniste

Il était un des pères fondateurs du nouveau cinéma suisse. Avec «Le fou» et «L’invitation», il a exprimé la conscience troublée du pays, et révélé Isabelle Huppert dans «La dentellière». Il est décédé mercredi dans sa 90e année

Après avoir hérité, un modeste employé de bureau prend sa retraite anticipée et emménage dans une belle maison de la campagne genevoise. Il convie ses anciens collègues à une garden-party. L’alcool aidant, les rapports hiérarchiques se délitent, les instincts se débrident. Le luxe d’un collègue devenu riche indispose nombre d’invités, il est une offense à la modestie helvétique. Maurice le boute-en-train (Jean-Luc ­Bideau) mène le bal, le comptable ronchonne, la jeune secrétaire enlève le haut… Imperturbable, impénétrable, le barman Emile (François Simon) porte un regard narquois sur cette assemblée de bourgeois petits petits.

Trente-quatre ans après La règle du jeu, de Renoir, vingt-cinq ans avant Festen, de Vinterberg, L’invitation de Claude Goretta révèle les dysfonctionnements d’un groupe à travers un événement festif. Il reflète surtout le malaise d’une Suisse trop proprette, trop replète pour ne pas se sentir coupable et honteuse. Sortie en septembre 1973, cette fable satirique dotée d’un Prix du jury au Festival de Cannes, attire 116 250 spectateurs en Suisse. Les adolescents des années 1970 se retrouvent pleinement dans ce film qui, sans se départir de sa légèreté, gratte où ça fait mal. Le cinéma suisse a rarement été plus en adéquation avec son temps.

Gondoliers vénitiens

Né à Genève en 1929 où il a étudié le droit, Claude Goretta est un des pères fondateurs du nouveau cinéma suisse. Il fait ses premières armes à la télévision (Cinq colonnes à la une, en France, Continents sans visa, en Suisse). Son portrait d’un employé de banque ou d’une ouvrière mère de famille nombreuse, ses reportages sur les gondoliers vénitiens en hiver, sur la ségrégation raciale à Washington, sur l’immigration espagnole en Suisse, sur le culte des morts à Naples, voire sur le jeune Johnny Hallyday témoignent tous d’une qualité d’écoute, d’un respect de l’autre qui, transposés dans la fiction, feront la force de son cinéma.

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Son premier film, Le fou (1970), avec François Simon, marque les esprits. Il s’attache aux pas d’un petit magasinier ruiné qui cambriole des villas pour récupérer l’argent perdu dans un placement incertain. Il serre les liasses de billets de banque dans des pots à confiture qu’il enterre dans la campagne. La routine de ses cambriolages traduit un mal-être croissant. Le voleur s’isole, perd ses liens avec la société. Il est finalement abattu par les policiers tandis qu’il brandit un pistolet en plastique.

«Dans un film de Tanner, les idées sont exprimées par le dialogue, par la parole, expliquait le cinéaste. Je fais plutôt un cinéma de comportement: les gens parlent parce qu’ils sont dans telle ou telle situation, les idées sont exprimées par les rapports entre les gens.»

Apprentie coiffeuse

Après Pas si méchant que ça (1974), avec Gérard Depardieu dans le rôle d’un ébéniste cherchant à renflouer son atelier en commettant des hold-up, Claude Goretta signe un nouveau chef-d’œuvre, un nouveau marqueur générationnel: La dentellière (1977). Pour parler «des gens qui n’ont pas la capacité de parler, de ceux dont l’extrême sensibilité reste inexprimée par manque de culture», il imagine le personnage de Pomme, apprentie coiffeuse, qui s’éprend d’un étudiant et se referme tragiquement au contact de ce garçon plus doué pour la parole que pour l’écoute.

Ce film très émouvant marque pour Isabelle Huppert sa «première grande rencontre avec un grand rôle, un grand personnage, un grand metteur en scène». Elle voue une reconnaissance éternelle au réalisateur genevois: «C’est une chance extraordinaire dans une vie d’actrice de rencontrer un tel personnage avec une telle profondeur, une telle densité, une telle innocence. Il me correspondait complètement à l’époque.»

Roman apocalyptique

Suivent des films moins convaincants, La provinciale (1981), avec Nathalie Baye et Bruno Ganz, et La mort de Mario Ricci (1983), un thriller politique avec Gian Maria Volontè dans lequel on sent le réalisateur mal à l’aise. La dernière grande réussite de Claude Goretta est Si le soleil ne revenait pas, avec Charles Vanel et Philippe Léotard. Cette magistrale adaptation du roman apocalyptique de Ramuz avait été précédée par un superbe téléfilm, Jean-Luc persécuté (1966). L’activité cinématographique de Goretta a ensuite décru, pour se conclure en 1991 avec L’ombre et un documentaire, Visages suisses.

Le réalisateur poursuit sa carrière à la télévision, il tourne des Maigret, Goupi mains rouges, et finalement Sartre, l’âge des passions (2006), avec Denis Podalydès dans le rôle de l’écrivain et Anne Alvaro dans celui de Simone de Beauvoir. Ce téléfilm en deux parties peut se lire comme un hommage à l’existentialisme des jeunes années du cinéaste.

Atteint de problèmes lombaires, liés au poids de la caméra, Claude Goretta avait des problèmes de mobilité qui l’ont contraint à suspendre ses activités ces dernières années. Il est décédé mercredi après-midi à Genève.

On lui reste éternellement reconnaissants de nous avoir donné Isabelle Huppert et d’avoir dessillé nos regards sur l’envers du décor helvétique. La génération 68 n’entendra jamais le «tchic tchic» d’un tourniquet d’arrosage sans penser aux vertes pelouses d’une Suisse au-dessus de tout soupçon découvrant soudain sa petitesse.

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