france

Claude Lévi-Strauss, la mort d’un poète des sciences humaines

L’anthropologue français Claude Lévi-Strauss est décédé à l’âge de 100 ans, a-t-on appris mardi auprès des éditions Plon. L’auteur de «Tristes Tropiques» est mort samedi dernier.

En appliquant mythes et aux systèmes de parenté les méthodes de la linguistique, l’anthropologue a transformé les sciences humaines par une œuvre scientifique et littéraire monumentale.

Une caricature publiée dans les années 60 montre une assemblée de caciques accroupis où Claude Lévi-Strauss voisine avec Jacques Lacan, Michel Foucault et Roland Barthes. L’ethnologue n’appréciait pas du tout cet amalgame à une forme de «club» structuraliste, lui qui n’estimait pas les travaux des deux derniers et qui professait une admiration amusée mais méfiante pour l’inventivité langagière du psychanalyste. Il se réclamait d’une tout autre famille, celle d’érudits comme Georges Dumézil et Émile Benveniste, dans l’héritage de Marcel Mauss.

La méthode structuraliste, adoptée de la linguistique, que Lévi-Strauss a appliquée à l’étude des systèmes de parenté puis à celle des mythes, a été érigée en religion intellectuelle dans les années soixante puis rejetée avec une égale passion sous le regard détaché de celui qui n’a jamais présenté sa grille de lecture comme un système philosophique et qui se voulait «artisan laborieux». Maintenant que ces convulsions se sont apaisées, on peut redécouvrir l’apport immense de l’œuvre de Lévi-Strauss. Dépassant le domaine des sciences dites humaines où elle s’exerce, elle reste comme un modèle de rigueur et d’audace intellectuelle. C’est aussi une leçon de modestie pour l’homme que l’anthropologue refuse de mettre au centre de la création: «si l’homme possède d’abord des droits au titre d’être vivant, il en résulte immédiatement que ces droits […] rencontrent leurs limites naturelles dans les droits des autres espèces.»

Enfin, l’immense construction, qui va des premiers travaux d’ethnographie à cet opéra que forment les Mythologiques en passant par des ouvrages plus intimes comme le désormais classique Tristes Tropiques, recèle une beauté architecturale et musicale qui en fait un monument poétique. Claude Lévi-Strauss est né en 1908 dans une famille de la bonne bourgeoisie juive, matériellement démunie (son père était peintre), privilégiant les valeurs artistiques et intellectuelles. Bien que très proche d’un grand-père rabbin, il n’a jamais montré d’intérêt autre que scientifique pour les questions religieuses. Sa jeunesse a été marquée par la lecture de Marx et de Freud, deux héritages qu’il ne reniera jamais, même si le militant socialiste qu’il a été avec ferveur avant-guerre s’est transformé selon lui en «anarchiste de droite». La guerre de 39-45 a apporté un tel démenti à son pacifisme qu’il a préféré par la suite s’abstenir de toute déclaration à caractère politique sauf pour critiquer l’Université française. Mai 68 lui est d’ailleurs apparu comme une conséquence et non une cause de la décadence de l’enseignement. Fasciné par les «curiosités» exotiques qu’il collectionne en fréquentant les marchés aux Puces, proche des surréalistes, passionné par les avant-gardes, il s’oppose à ses camarades de gauche qui jugent ces intérêts «bourgeois». L’ethnologie et la sociologie n’ayant pas encore de statut académique défini, il fait des études de droit et de philosophie. C’est le séjour au Brésil en 1935 qui décidera de sa carrière. Il est appelé à rejoindre la mission universitaire française à Sao Paulo où il retrouvera l’historien Fernand Braudel. Il enseigne la sociologie et profite des vacances pour explorer le Mato Grosso. Tristes Tropiques est en bonne partie consacré à ce «baptême ethnographique» chez les Indiens Caduveo et Bororo. Une exposition au Musée de l’homme et un article sur les Bororo vont assurer la reconnaissance du jeune savant qui repart en mission en 1938: «J’avais cherché une société réduite à sa plus simple expression. Celle des Nambikwara l’était au point que j’y avais trouvé seulement des hommes.» S’il est fasciné par ces petites sociétés contraintes de composer avec l’environnement au lieu de l’asservir, s’il est ému par leur fragilité constamment menacée par notre monde, il n’éprouve que dégoût pour «l’aventure», les aléas de la vie quotidienne en forêt, les difficultés de communication liées à la langue mais aussi à la culture. «Je hais les voyages et les explorateurs»: Claude Lévi-Strauss est un homme de cabinet dont les grands travaux s’appuieront sur cette brève expérience brésilienne et sur les matériaux des ethnographes de terrain.

Il est de retour en France quand la guerre éclate, inconscient du danger au point d’aller à Vichy demander son poste d’enseignement. En 1941, il bénéficie du «Plan de sauvetage des savants européens» organisé par la fondation Rockefeller. Embarqué sur le même bateau qu’André Breton, il s’installe à New York, accueilli par l’ethnologue d’origine suisse Alfred Métraux. Pour enseigner, il lui faudra modifier son patronyme en Claude L.Strauss, à cause des jeans! Cette période est déterminante pour Lévi-Strauss: il se sent proche des travaux des anthropologues américains: Robert Lowie, F.Boas, A.L. Kroeber, dont il admire la précision et la largeur d’idées. C’est là qu’il rédige «La vie familiale et sociale des Indiens Nambikwara». Par ailleurs, André Breton lui fait connaître les artistes en exil. Une amitié forte naît avec Max Ernst: le chercheur voit une analogie entre les collages du peintre et ses propres «bricolages» intellectuels: n’utilisent-ils pas tous deux des «déchets» pour élaborer leur œuvre?

Mais la véritable révélation lui vient de sa rencontre avec le linguiste d’origine russe Roman Jakobson avec qui il analyse «Les chats» de Baudelaire. «J’étais à l’époque une sorte de structuraliste naïf. […] Pour moi, ce fut une illumination.» La grande leçon de la linguistique saussurienne est qu’il y a au cœur des activités symboliques des lois qui échappent à notre conscience. Constituer des faits apparemment arbitraires en système, découvrir les invariants qui se cachent sous les conduites et les récits qui semblent les plus éloignés, voilà désormais le travail de l’anthropologue, qu’il s’occupe des systèmes de parenté ou des Lévi-Strauss commence alors à rédiger sa thèse sur Les Structures élémentaires de la parenté qu’il publiera en 1949. L’ouvrage fera date, inépuisable source de commentaires, de discussions et de réfutations. Constatant l’universalité de la prohibition de l’inceste, l’auteur fait de cette règle le signe même du passage de la nature à la culture. L’interdiction pour les hommes de s’accoupler avec les femmes de leur groupe consanguin n’a pas une fonction biologique mais sociale puisqu’elle instaure l’échange en obligeant ces hommes à aller chercher au dehors les femmes interdites à d’autres hommes, instaurant ainsi l’exogamie donc la société.

La même recherche s’applique à des systèmes symboliques qui structurent nos représentations du monde: les interdits étudiés dans Le Totémisme aujourd’hui et dans La Pensée sauvage (1962), puis l’immense corpus de mythes analysés dans les quatre volumes des Mythologiques: Le Cru et le cuit (1964), Du Miel aux cendres (1967); L’Origine des manières de table (1968), L ‘Homme nu (1971).

Ce travail gigantesque, explicitement composé comme une œuvre musicale, opère sur des histoires apparemment dépourvues de sens, construites pour répondre aux interrogations métaphysiques ou idéologiques que se posent ceux qui les écoutent. Il leur applique des oppositions binaires: nature/culture, air/eau, haut/bas, cru/cuit, etc. dont le jeu complexe donne «l’image d’une structure stable et bien déterminée». Cette somme a fait l’objet d’un séminaire au Collège de France où Lévi-Strauss a été nommé en 1959 et où il a fondé le Laboratoire d’anthropologie sociale, foyer des recherches ethnologiques des dernières décennies. Les Mythologiques lui ont coûté vingt ans: «Levé à l’aube, soûlé de mythes, j’ai véritablement vécu dans un autre monde.»

La critique faite au structuralisme d’ignorer l’histoire et de considérer les sociétés étudiées comme immobiles a été réfutée par Lévi-Strauss qui a souligné leur complémentarité, «l’histoire organisant ses données par rapport aux expressions conscientes, l’ethnologie par rapport aux conditions inconscientes de la vie sociale». Les représentations symboliques, les mythes, les systèmes de parenté fonctionnent comme des langages et obéissent à des lois structurales universelles: «Si, comme nous le croyons, l’activité inconsciente de l’esprit consiste à imposer des formes à un contenu, et si ces formes sont fondamentalement les mêmes pour tous les esprits, anciens et modernes, primitifs et civilisés, […], il faut et il suffit d’atteindre la structure inconsciente, sous-jacente à chaque institution ou à chaque coutume, pour obtenir un principe d’interprétation valide pour d’autres institutions et d’autres coutumes, à condition, naturellement, de pousser assez loin l’analyse», écrit-il en 1958 déjà.

A l’étonnement de ses amis, Lévi-Strauss entre à l’Académie française en 1973, ce qu’il explique comme un rite initiatique destiné à construire une identité personnelle dont il n’a pas le sentiment. Malgré ses réticences, il voyage beaucoup, particulièrement au Japon qui le fascine. A l’occasion de son 80e anniversaire, il publie De Près, de loin, un long entretien avec Didier Eribon. La Potière jalouse (1985) et Histoire de lynx (1991) lui permettent de compléter la tétralogie des Mythologiques. Regarder, écouter, lire évoque ses rapports avec la peinture, la musique et la littérature, lui qui résume ainsi sa généalogie intellectuelle: Rousseau, Chateaubriand, Marx, Freud, Proust, auxquels il faut ajouter Wagner pour la construction mythologique et musicale et Poussin pour la composition picturale.

L’œuvre de Claude Lévi-Strauss, d’un accès souvent ardu à cause du caractère technique des descriptions de mythes et de systèmes de parenté, a pourtant beaucoup à dire au profane sur le rapport de l’homme avec le monde. L’ethnologue suit les traces de Rousseau qui a su réconcilier «ce que l’amour-propre des politiques et des philosophes s’acharne […] à rendre incompatibles: le moi et l’autre, ma société et les autres sociétés, la nature et la culture, le sensible et le rationnel, l’humanité et la vie». L’homme est respectable comme être vivant mais pas plus que les autres. A lui de trouver la bonne distance, le «regard éloigné» pour créer un lien nouveau entre l’univers et lui: «dans la contemplation d’un minéral plus beau que nos œuvres; dans le parfum, plus savant que nos livres, respiré au creux d’un lys; ou dans le clin d’œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat.»

Publicité