Biographie

Claude Lévi-Strauss, un anthropologue zen

Dans une biographie passionnante et d'une actualité remarquable, Emmanuelle Loyer met en évidence la modernité de la pensée sauvage

Pour un historien, la biographie d’un savant qui a parcouru tout le siècle, est une aubaine extraordinaire. L’héritage de Claude Lévi-Strauss (1908-2009), avec ses 261 cartons d’archives, offrait une matière d’une richesse immense. Emmanuelle Loyer en a tiré un ouvrage passionnant de bout en bout, agréable à lire, et qui recouvre la grande histoire intellectuelle et politique du XXe siècle.

La biographe n’appartient pas au sérail des ethnologues, ce qui lui donne une liberté et un «regard éloigné» – mais parfaitement informé – qui font de son Lévi-Strauss une porte d’entrée idéale dans une des œuvres marquantes du XXe siècle, et la dépouille de ce qu’elle a d’intimidant. Emmanuelle Loyer montre, avec empathie et clarté, à quel point la pensée de Claude Lévi-Strauss est actuelle, comment elle peut aider à lire le monde tel qu’il se présente au début du XXIe siècle. En 1976, le savant proposait de substituer aux droits de l’homme, les «droits du vivant», et de considérer «l’homme comme être vivant et non plus comme être moral, à côté des animaux, des végétaux, des minéraux, des choses, au lieu de les exclure». Cette remise en question de la place de l’humain dans le monde, tellement d’actualité aujourd’hui, Claude Lévi-Strauss la formulait déjà dans son livre le plus connu et le plus «littéraire», Tristes Tropiques, paru en 1955.

Foyer affectueux

Emmanuelle Loyer plante le décor: les années de formation dans une famille de la bourgeoisie juive laïque et cultivée, originaire d’Alsace. Claude est le fils unique de Raymond et Emma Lévi-Strauss, choyé et affectueux, comme en témoignent les lettres à ses parents (lire ci-dessous). Il reçoit une formation classique – droit, philosophie, agrégation –, milite à la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière), socialiste mais pas communiste, lecteur de Marx, mais aussi de Freud et de Proust.

En 1935, une offre fait basculer sa vie: un poste d’enseignement de sociologie à l’Université de São Paulo. Au Brésil, Lévi-Strauss découvre les populations indiennes – Bororo, Nambikwara – qui vont nourrir toute son œuvre à venir. Il se voit sur les traces de Jean de Léry, en quête d’une humanité originelle mais, hélas, arrivé trop tard. Par la suite, lui-même ne pratiquera plus l’ethnographie de terrain, mais il insistera pour que ses étudiants traversent cette expérience fondatrice de l’altérité. Vingt ans plus tard, il rendra compte de la sienne, décisive et déceptive, dans Tristes Tropiques.

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Nouveau-Monde

De retour en France, Lévi-Strauss reprend bientôt le chemin du Nouveau-Monde, cette fois en exil en 1941. Sur le même bateau pour New York, des écrivains et des artistes, parmi lesquels André Breton, avec lequel il se lie d’amitié, ainsi qu’avec le groupe des surréalistes, séduit par leur esthétique du collage. En transit par la Martinique vichyste, il rencontre l’antisémitisme et la violence coloniale.

Les années new-yorkaises sont extrêmement fécondes dans la vie du jeune savant. Il se fait une place dans le monde académique, fait des rencontres décisives, dont celle d’Alfred Métraux. C’est à New York aussi qu’il rencontre le linguiste Roman Jakobson et, à travers lui, la linguistique structurale, dont il transposera par la suite la méthode à l’étude de la parenté, puis à celle des mythes. Ces années américaines sont heureuses et riches; pourtant, quand il rentre, en 1947, Lévi-Strauss sait qu’il appartient «irrévocablement» à l’Ancien Monde.

Amertume

Mais le retour n’est pas facile. Malgré une thèse, mention «très honorable», sur Les Structures élémentaires de la parenté, l’anthropologue subit plusieurs revers, à la Sorbonne, au Collège de France. Antisémitisme larvé, rivalités internes? C’est dans l’amertume et avec un sentiment d’échec qu’il rédige Tristes Tropiques, qui remporte un vrai succès de critique et de librairie. Dans Anthropologie structurale (1958), Lévi-Strauss expose sa méthode d’analyse, issue de la linguistique: quel que soit l’objet d’étude – langues, sociétés, systèmes de parenté, mythes – il s’agit d’étudier non les éléments qui le composent mais les relations qu’ils entretiennent entre eux et les écarts qui les séparent.

Opéra des mythes

Apporter aux sciences humaines la rigueur des sciences naturelles et des mathématiques, c’est une des ambitions du structuralisme. Mais Lévi-Strauss se sent toujours «écartelé entre deux ordres de connaissance, le sensible et l’intelligible». En 1960, il crée le Laboratoire d’anthropologie sociale, où vont se concentrer les recherches d’ethnologie, surtout américanistes, dans les années 1960 et 1970. C’est là qu’il élabore la tétralogie des MythologiquesLe Cru et le Cuit, Du miel aux cendres, L’Origine des manières de table, L’Homme nu – fabuleux opéra qui brasse les mythes américains pour en extraire les invariants et les différences, étudiant un corpus étrange dans lequel hommes et bêtes se parlent, comme Freud s’est attaché au contenu sans logique apparente des rêves.

Protéger les plus fragiles

Dès lors, l’œuvre de Lévi-Strauss est mondialement reconnue, même si le structuralisme est frappé d’«obsolescence programmée». En 1973, à la surprise générale, l’anthropologue entre à l’Académie française. C’est, dit-il, pour le plaisir de se soumettre aux rites de sa propre société. On le dit réactionnaire, et il l’est, dans ses goûts esthétiques, entre autres. Mais il n’est jamais là où on le croit: plus il prend de l’âge, plus il manifeste une liberté de pensée et une audace radicales dans la lecture de nos sociétés. Pourquoi le lire aujourd’hui? Parce que ce sceptique pessimiste a su penser et formuler une critique du progrès et de l’évolutionnisme, et prôner, dans des ouvrages comme Tristes Tropiques, Race et histoire ou La Pensée sauvage, et d’autres textes parus dans le volume de la Pléiade en 2008, un relativisme selon lequel les cultures ont chacune leur valeur propre, et qu’il faut protéger les plus fragiles du nivellement de la mondialisation.


«Lévi-Strauss», Emmanuelle Loyer, Flammarion, 910 pages, Flammarion

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