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Claude Lévi-Strauss, un regard amoureux et éloigné sur le Japon

Dans des textes inédits, datant de 1986 à 2001, l’anthropologue précise la singularité de la pensée orientale et établit des parallèles audacieux entre la France et le «monde flottant». Des écrits qui font écho à la tragique actualité de l’Archipel

Genre: inédits
Qui ? Claude Lévi-Strauss
Titre: L’Autre Face de la lune, écrits sur le Japon
Titre: L’Anthropologie face aux problèmes du monde moderne
Chez qui ? Seuil, coll. La Librairie du XXIe siècle, 190 p. et 150 p.

D es promeneuses sous des grands pins devant la mer: une gravure de Hiroshige que son père, artiste peintre, donna à l’enfant de 6 ans, représenta pour Claude Lévi-Strauss «la première émotion esthétique que j’eusse ressentie». L’enfant en tapissa une boîte qu’il peupla de personnages et de meubles miniatures importés du Japon. C’est sur ce souvenir proustien, sa lanterne magique à lui, que s’ouvre le petit recueil de conférences, articles, préfaces réunis dans L’Autre Face de la lune . Des décennies plus tard, en 1993, la saveur d’algue du riz avec yakinori sera «aussi évocatrice pour moi du Japon que la madeleine pouvait l’être pour Proust»! Et l’anthropologue ajoute: «Toute mon enfance et une partie de mon adolescence se déroulèrent autant, sinon plus, au Japon qu’en France, par le cœur et la pensée.» Il ne se confrontera au pays réel que cinq fois, entre 1977 et 1988. Le regard toujours amoureux qu’il porte sur «le monde flottant» est aussi le «regard éloigné» du savant, à la recherche, à travers les constantes et les écarts, de ce socle invariant qui fonde l’humanité.

Pour Lévi-Strauss, qui a fait de l’étude des mythes le fondement de ses recherches, le Japon est une sorte de laboratoire où se retrouvent tous les grands thèmes de la mythologie universelle, offrant «une synthèse parfaitement élaborée d’éléments qu’on rencontre ailleurs en ordre dispersé». Alors que l’Occident s’applique à distinguer entre mythe et histoire, au Japon, les deux domaines sont étroitement entrelacés. Là où le premier avance en reniant le passé, la culture japonaise possède «une étonnante aptitude à osciller entre des positions extrêmes», à développer «l’art de l’imparfait», en conservant, même à l’avant-garde du progrès scientifique et technique, la révérence envers une pensée animiste. Lévi-Strauss, qui a toujours relativisé la place de l’humanité par rapport aux autres formes de vie terrestre, retrouve dans les rites du shinto une vision du monde qui, «en reconnaissant une essence spirituelle à tous les êtres de l’univers, unit nature et surnature, le monde des hommes et celui des animaux et des plantes, et même la matière et la vie».

L’anthropologue recense des correspondances décalées dans le temps – ainsi le Dit du Genji monogatari préfigure les romans de son cher Rousseau et les écrits de Chateaubriand. Attentif à l’artisanat, il admire les objets manufacturés traditionnels et dénote une continuité qui amène aux calculatrices, aux montres, à la petite électronique, où il voit le même soin porté au dedans et au dehors, à l’envers et à l’endroit. Une suprême économie de moyens qu’il apprécie dans la peinture, dans la musique, dans la cuisine, et jusque dans le primitivisme, cet «art de l’imparfait».

La différence essentielle entre la pensée occidentale et l’orientale se fonde sur la place accordée au sujet, centrale pour l’un, récusée pour l’autre. Lévi-Strauss affine ce cliché: «La philosophie occidentale du sujet est centrifuge: tout part de lui.» Tandis que, dans la pensée japonaise, il est en bout de course, comme il l’est dans la syntaxe de la langue, comme «les groupes sociaux et professionnels de plus en plus restreints s’emboîtent les uns dans les autres». La scie, le rabot, l’artisan japonais les tire vers lui au lieu de les pousser en avant: «Se situer à l’arrivée et non pas au départ d’une action exercée sur la matière» est révélateur d’une pensée qui ne nie pas le sujet mais qui le situe avec précision dans une organisation sociale. Attentif aux divergences comme aux symétries, l’anthropologue aborde la vie politique: si la Révolution française procède par destruction «du féodalisme expirant et du capitalisme naissant», un siècle plus tard, le passage à l’ère Meiji se fait par restauration, par le haut plutôt que par le bas. On sent bien vers laquelle des deux démarches penche Claude Lévi-Strauss.

Il trace de belles équivalences entre des mythes amérindiens, grecs et japonais, analyse l’art du moine Sengaï, décrit des rites très archaïques observés au sud du Japon. Il rejoint Hérodote et le père Luís Fróis qui ont avant lui tenté d’«apprivoiser l’étrangeté». A Tokyo, réputé laide, il apprécie la diversité des constructions. Même s’il le donne en exemple, il n’est pas aveugle à la brutalité avec laquelle le Japon moderne est capable de traiter son environnement. Mais ce qui l’enchante, littéralement, ce sont les îles des Ryûkyû, où le passé animiste est toujours vivant. Il est évidemment tentant de rabattre la perception que le savant a du Japon sur les stéréotypes qui ont cours aujourd’hui quant au stoïcisme de sa population face au malheur. Comment ne pas y penser quand il évoque «cet empressement de chacun à bien remplir son office, cette bonne volonté allègre» qui lui semblent des vertus capitales, ou qu’il convoque les mythes d’origine qui montrent les tremblements de terre comme renouvellement du monde permettant de bouleverser l’ordre social.

Dans les trois conférences, réunies sous le titre L’Anthropologie face aux problèmes du monde moderne, prononcées en 1986 à Tokyo, Lévi-Strauss rappelle la fonction première de sa discipline: «Témoigner que la manière dont nous vivons, les valeurs auxquelles nous croyons, ne sont pas les seules possibles», à «tempérer notre gloriole», bref, à relativiser notre suprématie autoproclamée et à minimiser l’importance de notre présence au monde. En cela, ces conférences forment une excellente introduction à son œuvre savante.

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Claude Lévi-Strauss

L’Autre Face de la lune

Extrait

«Le tremblement de terre – enfin, «yonaoshi», «renouvellementdu monde» –, ça permet aux miséreux,aux pauvres,de s’approprierles biens des riches»
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