cinéma

Claude Miller rejoint son maître Truffaut

Le cinéma français perd son «honnête homme», artisan passionné mort à 70 ans

Ce n’était pas un cinéaste qui suscitait l’enthousiasme, mais un vrai respect. Claude Miller nous a quittés par surprise mercredi soir, bien trop tôt. En pleine activité quoique malade, l’auteur de L’Effrontée et d’ Un secret venait de terminer une nouvelle adaptation de Thérèse Desqueyroux d’après le roman de François Mauriac, avec Audrey Tautou et Gilles Lellouche. Un 17e et ultime film dont la sortie est prévue pour l’automne.

Enfant de la nouvelle vague, Miller incarnait, avec ses contemporains Bertrand Tavernier et Alain Corneau, ce «cinéma du milieu» d’auteurs-artisans passionnés mais dépourvus du génie des plus grands. Un cinéma toujours digne, plus présent aux Césars que dans les festivals, mais qui risque bientôt de manquer, entre films de genres calibrés et d’auteurs marginalisés.

Sous le signe de Truffaut

Né le 20 février 1942 à Paris, Claude Miller a grandi à Montreuil dans une famille juive laïque. Diplômé de l’Idhec, la grande école française de cinéma, il débute comme assistant réalisateur dès 1965, sur Au hasard Balthazar de Robert Bresson, Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy et Week-end de Jean-Luc Godard. Mais c’est de François Truffaut, dont il devient le directeur de production sur sept films de 1968 à 1975, qu’il sera véritablement l’héritier. C’est aussi à cette époque qu’il rencontre son épouse et fréquente collaboratrice, Anne Weill (Annie Miller).

En 1976, son premier long métrage, La Meilleure façon de marcher , un drame avec Patrick Dewaere situé dans une colonie de vacances, remporte un beau succès d’estime. Mais l’échec commercial de Dites-lui que je l’aime , avec Gérard Depardieu et Miou-Miou, le freine dans son élan. Il mange son pain noir en renvoyant l’ascenceur à son co-scénariste et partenaire Luc Béraud (La Tortue sur le dos, Plein sud) avant de connaître ses premiers succès en surfant sur la vague d’adaptations de polars américains: Garde à vue (1981), affrontement entre Lino Ventura et Michel Serrault arbitré par Romy Schneider, et Mortelle randonnée (1983), avec Isabelle Adjani en tueuse traquée par le détective privé Michel Serrault.

En 1985, L’Effrontée marque un tournant et révèle la toute jeune Charlotte Gainsbourg. En trois films, Miller offre au cinéma quelques-uns de ses plus beaux portraits d’adolescentes. Suivent en effet La Petite voleuse, toujours avec Gainsbourg, sur un scénario de feu Truffaut, et L ’Accompagnatrice avec Romane Bohringer, d’après un roman de Nina Berberova.

Gravité et spontanéité

Jamais très gaie, son inspiration devient plus sombre encore à partir d’un Sourire au titre trompeur (sur le déclin sexuel de l’homme) et de La Classe de neige , d’après l’inquiétant roman d’Emmanuel Carrère. Malgré un Prix du jury à Cannes en 1988, ce dernier film sera le seul qui sera boudé par la distribution suisse...

Après avoir milité en faveur de l’exception culturelle française en tant que président de l’ARP (Association des réalisateurs et producteurs), Miller se passionne pour les caméras digitales au tournant des années 2000 et réalise La Chambre des magiciennes et Betty Fisher et autres histoires avec cette nouvelle technologie. Suivent encore des réussites telles que La Petite Lili, librement inspiré de La Mouette de Tchekhov; Un Secret, d’après un roman de Pierre Grimbert qui lui permet d’affronter son héritage juif; et Je suis heureux que ma mère soit vivante, drame de l’adoption qu’il cosigne avec son fils Nathan. Mais l’an dernier, le franco-canadien Voyez comme ils dansent compte comme un rare échec.

Cinéaste plutôt classique, dès lors guetté par l’académique «qualité française», Claude Miller expliquait avoir «toujours peur d’imiter non plus la vie mais le cinéma» et être soucieux de «traquer la spontanéité». C’était là la principale force de son cinéma, par ailleurs toujours à l’affût de sentiments intimes, complexes et ambivalents. Un cinéma adulte, comme on n’en trouve plus guère sur nos écrans.

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