Jardins secrets des peintres (1/5)

Quand Claude Monet et Gustave Caillebotte jardinaient ensemble

A la fin du XIXe siècle, les deux peintres impressionnistes expérimentent non seulement sur leurs toiles mais aussi dans leurs jardins respectifs, à Giverny et au Petit-Gennevilliers. Passionnés d’horticulture, ils sont à l’affût de nouveautés, apprivoisent des plantes exotiques et échangent des astuces

Le soleil se lève sur le jardin de Claude Monet. Les rosiers sèchent leurs larmes de rosée. La maison pêche revêtue de vigne vierge se réveille. Nous sommes en été 1891, à Giverny. Le Clos normand, somptueux jardin aux mille et une couleurs, déploie ses massifs floraux comme un tableau impressionniste sous les fenêtres du peintre. Depuis sa chambre, bordée de sa rose préférée, Mermaid, Monet peut admirer l’œuvre, aussi importante pour lui que ses toiles. «En dehors de la peinture et du jardinage, je ne suis bon à rien!» disait-il.

Pendant quarante-trois ans, de 1883 jusqu’à sa mort en 1926, il ne cessera de redessiner son domaine en un bouquet qui change selon la saison. En ce mois de juillet, il peut admirer les grappes de rosiers grimpants et de clématites flotter au-dessus d’une mer de phlox, de delphiniums, de marguerites, de campanules, d’hémérocalles ou de soucis, et les mâts de tournesols tenir tête aux arbres fruitiers. Autant de couleurs qui se font écho ou contrastent. Ce n’est pas par hasard que Marcel Proust appellera cette création de Monet un «jardin-coloriste».

Mais le ciel se couvre. L’ami de la lumière n’aime pas le temps maussade qui lui transmet l’humeur renfrognée. On dit que Monet s’enfermait dans sa chambre et ne parlait à personne. Ou peignait, dans son atelier, des fleurs du jardin qui le fascinaient par leurs allures. Le Clos normand lui procure des modèles rares, qu’il hybride parfois lui-même, et des expériences chromatiques par excellence. «Le jardin de Monet compte parmi ses œuvres, réalisant le charme d’une adaptation de la nature aux travaux du peintre et de la lumière. Un prolongement d’atelier en plein air, avec des palettes de couleurs profusément répandues de toutes parts pour les gymnastiques de l’œil...», écrira son ami Georges Clemenceau.

Si Monet s’appuie sur ses connaissances de couleurs et de perspectives pour composer le Clos normand et créer certains effets de relief, la finalité de son jardin dépasse l’inspiration picturale. Monet le jardinier le cultive par pure passion d’horticulture, un intérêt pour les nouveautés qui fleurissent en cette fin du XIXe siècle. Il choisit ses plantes, en France ou en Angleterre, et ses connaissances japonaises lui procurent pivoines et lys. Il partage cette curiosité avec des amis, surtout avec l’un des plus proches, qui a dû l’initier au jardinage à l’époque d’Argenteuil et qui sera témoin de son mariage avec Alice Hoschedé. Gustave Caillebotte est peintre, lui aussi, et de par sa fortune, un mécène qui a toujours soutenu Monet moralement et financièrement. Il est humble au point de chérir davantage les tableaux de ses amis impressionnistes plutôt que les siens, que Monet admire. Et généreux jusqu’à en faire une importante collection qu’il léguera à l’Etat français. Mais revenons en été 1891.

Peut-être, si la pluie épargne la Normandie ce jour-là, Caillebotte lèvera sa voile – il est aussi féru de navigation que d’horticulture – pour descendre la Seine de son domaine du Petit-Gennevilliers jusqu’à Giverny, comme il le faisait souvent. Il n’aime pas non plus le mauvais temps, il s’en plaint souvent dans ses lettres. A défaut de peindre, pourquoi ne pas causer jardinage et bateaux, deux passions qui le lient avec Monet aussi fortement que l’art?

Quelle serre pour les orchidées

C’est à Yerres, dans le domaine familial, que Gustave Caillebotte prend goût au jardinage – presque en même temps qu’à la peinture. Dans ce vaste jardin d’agrément à l’anglaise, avec des pavillons romantiques et une rivière, embaumé de parfums d’orangers et de roses, il trouve des motifs à l’opposé de ses toiles parisiennes, univers urbain rarement percé par quelques feuilles vertes. Les paysages de Yerres respirent l’air de la campagne. Mais c’est tout un autre Eden que Caillebotte se crée dans son domaine du Petit-Gennevilliers, à partir de 1887. Un jardin qui n’a pas survécu mais devait égaler celui de Monet par la profusion d’espèces et de couleurs. Et qui était organisé selon un principe similaire, en parterres géométriques débordant de jacinthes, iris, coquelicots, tournesols, marguerites, glaïeuls ou dahlias. Des gammes chromatiques qui changent de registre du printemps à l’automne et inspire au peintre jardinier ses toiles. Monet était un familier du jardin du Petit-Gennevilliers et il se réfère souvent à l’expérience de son camarade. 

«Je suis incapable de vous donner un conseil sérieux pour une serre, lui écrit Caillebotte en juin 1892. Je reconnais ne pas être de force. Godefroy [horticulteur à Argenteuil] vous conseillerait certainement la serre en bois, à double vitrage. Il paraît que ça va mieux […] Ecrivez à Godefroy. Je n’ai pas non plus son dahlia. C’est un homme charmant mais il ne faut jamais compter sur lui. Il vous apporte des commandes deux ans après…» Dans sa propre serre, qu’il aménage vers 1888, Caillebotte cultive des plantes exotiques, principalement des orchidées. Monet aura finalement trois serres où il plantera des bégonias grimpants, des fougères exotiques et également une collection d’orchidées.

Les amis jardiniers s’intéressent à toutes sortes de nouveautés, s’échangent des bulbes et des plantes. Ils sont abonnés aux revues spécialisées, consultent les catalogues, sont en contact avec les pépiniéristes – comme Latour-Marliac ou Truffaut, vont voir des expositions horticoles. Ils s’aventurent même à faire des croisements. Monet expérimente avec les iris, pavots et dahlias. Il croisera l’étoile de Digoin, blanche, avec une variété ardente, qu’il appellera «digoinaise». Quant à Caillebotte, ses rarissimes sortes de pavot d’Orient ont l’honneur d’être mentionnées lors d’une séance de la Société nationale d’horticulture de France en 1891.

A l’époque, le jardinage est très à la mode. Des croisements se multiplient et des plantes exotiques franchissent les frontières, à la grande joie des jardiniers amateurs. Mais les variétés rares ne sont pas faciles à dénicher. «Ce qui me ferait bien plaisir, c’est qu’il [Godefroy] me fasse venir d’Angleterre des soleils vivaces que je n’ai pas et qui ne se trouvent pas à Paris», écrit Monet à Caillebotte en avril 1891. Son ami répond: «Vos lys ont dû partir hier… Pour vos soleils, Godefroy compulse les catalogues pour vous demander une collection aussi complète que possible.» Monet insiste: «Je serai au comble de bonheur lorsque M. Godefroy m’aura procuré les soleils qui me manquent…»

Chrysanthèmes, ces êtres fantastiques

Un autre ami écrivain et critique d’art, Octave Mirbeau, partage leur enthousiasme pour les fleurs, vivaces ou exotiques, qu’il cultive dans sa propriété normande. «Nous pourrions passer chez moi une journée charmante, écrit-il à Caillebotte en 1890 en l’invitant avec Monet. Nous causerions peinture, et fleurs, et bateaux, trois choses dont, tous les trois, nous raffolons.» Et à Monet: «Je suis très content que vous ameniez Caillebotte. Nous causerons jardinage, comme vous dites, car pour l’art et la littérature, c’est de la blague. Il n’y a que la terre.» Dans les échanges des trois, le jardin apparaît comme une consolation dans les affres du doute. A condition que les fleurs se portent bien.

Mais ce dérivatif ne tarde pas à se transformer en une source d’inspiration. Caillebotte refuse une invitation pour peindre le portrait d’une orchidée: «Je fais un Stanopea aurea qui est en fleurs depuis ce matin et comme la fleur ne dure que trois ou quatre jours et ne revient que dans un an, je ne peux la quitter… Excusez-moi donc auprès de Mirbeau», écrit-il à Monet (1890). Quant à Mirbeau, il collectionne les chrysanthèmes, ces fleurs d’Orient si chères aux impressionnistes: «J’en ai mis deux cents en pot et c’est affolant de beauté, écrit-il à Caillebotte en l’invitant à venir voir son trésor. J’en ai une trentaine de simples, énormes, de formes étranges et de tons incomparables, et tels que je ne soupçonnais pas que les chrysanthèmes puissent atteindre cette beauté poignante. Ça n’est plus des fleurs, ce sont des êtres fantastiques, les Dieux revivants des mythologies japonaises.»

Ces fleurs les fascinent, par leur aspect et leur flair exotique, les rapprochant des cultures lointaines si inspirantes. Il n’est pas étonnant qu’avec ces beautés d’ailleurs, ils osent des visions nouvelles, choisissent des perspectives et cadrages inhabituels, en partie suggérés par les techniques photographiques en vogue. Caillebotte orne les portes de sa salle à manger d’une peinture qui donne l’illusion de se trouver dans une serre d’orchidées. Il imagine aussi des panneaux avec des capucines flottantes dans un espace indéfini et une toile avec un motif à marguerites, d’inspiration japonaise, pour tapisser le mur. Il chamboule les règles de la nature morte en supprimant toute perspective et en invitant le spectateur à plonger dans son décor. De là, il n’y a qu’un pas vers les Nymphéas de Monet. 

Mais Caillebotte ne verra pas l’étang de son ami ni ne pourra parler avec lui de son rarissime nymphéa bleu – il meurt en février 1894. Quelques mois plus tard, en mai, Monet commande ses premiers nymphéas. «S’il avait vécu, au lieu de mourir prématurément, à 45 ans, des suites d’un refroidissement, il aurait bénéficié du même retour de fortune que nous autres, car il était plein de talent. Il a réalisé, dans la nature morte, des morceaux qui valent les meilleures réussites de Manet ou de Renoir… Il avait autant de dons naturels que de conscience, et il n’était encore quand nous l’avons perdu qu’au début de sa carrière», écrira Monet. Il parlait des talents d’un peintre, mais il pensait peut-être aussi à ceux d’un jardinier.


«Merci de vos prunes qui sont délicieuses»

«Depuis deux mois que je suis ici j’ai travaillé autant que j’ai pu, mais tout ce que je fais est bien mauvais. Je suis en plein dans le paysage. Il me semble que je n’ai jamais vu un printemps si beau. J’ai voulu faire toutes espèces d’arbres en fleurs mais cela dure si peu et c’est bien difficile décidément.»

Caillebotte à Monet,
Le Petit-Gennevilliers, juin 1883


«Mon cher ami, Je vous adresse par chemin de fer en gare d’Argenteuil un petit panier de prunes; Elles sont peu abondantes cette année. Je vous envoie ce que nous avons de mieux. Depuis un mois, je ne peux plus rien faire de bon… je suis très dégoûté de moi; un été superbe perdu. Ah, la peinture, quelle torture.»

Monet à Caillebotte,
Giverny par Vernon, Eure,
samedi 4 septembre 1887


«Merci de vos prunes qui sont délicieuses. Je n’ai pas pêché depuis longtemps, mais je vous renverrai certainement de la crevette avant de partir. Travaillez-vous? Pour moi je fais ce que je peux mais que de temps on passe pour n’arriver à rien.»

Caillebotte à Monet,
Trouville, dimanche,
juillet-août 1888.


«Je vous ai fait expédier aujourd’hui en gare d’Argenteuil une petite bourriche contenant des Helianthus laetiflorus. C’est un des plus beaux qui monte à près de 3 mètres. Il se propage énormément. Trois ou quatre pieds ensemble font de belles touffes.»

Monet à Caillebotte,
Giverny, Eure,
11 avril 1891


«La machine et la pompe, qui se tiennent, sont ce qu’on appelle une machine Worthington… Il n’y a pas mieux, je crois; jamais je n’ai la moindre avarie de pompe ni de machine. Elle alimente 20 mètres cubes à l’heure; il faut ajouter une chaudière.»

Caillebotte à Monet,
Le Petit-Gennevilliers,
11 février 1894

«Nous essaierions de nous remonter réciproquement le moral, et, quoi que vous en disiez, mon bon Monet, j’en ai bien plus besoin que vous, parce que vous c’est vous, et que moi c’est personne, parce que vous au moins, vous avez la consolation d’un beau jardin, et que moi… Ah! il se passe dans le mien des choses véritablement extraordinaires. Dieu sait si les plantes étaient mesquines. Et bien, au lieu de pousser, les voilà qu’elles rapetissent… Peut-être qu’elles poussent par en bas, et que je vais avoir un jardin souterrain. Et pour comble d’infortune, Vilmorin s’est moqué de moi d’une façon outrageante. Je lui demande des capucines naines, il m’envoie des capucines grimpantes…»

Mirbeau à Monet,
Les Damps, juillet 1890

 
«Je suis dans une joie profonde. J’ai trouvé du fumier, comme on n’en trouve plus. Et ce que j’en beurre le jardin! Non, il faudra que vous vissiez cela…»

Mirbeau à Monet,
Les Damps, décembre 1890


Pour aller plus loin

A lire

«Monet, une visite à Giverny», de Gérald Van der Kemp

«Caillebotte, peintre et jardinier», catalogue de l’exposition du Musée des impressionnismes de Giverny

«Monet», Collection Découvertes Gallimard, Sylvie Patin

A visiter

La maison et le jardin de Claude Monet à Giverny: fondation-monet.com

La propriété de Caillebotte à Yerres: proprietecaillebotte.com


 * Le Temps remercie Gilbert Vahé, jardinier, chef honoraire de la Fondation Claude Monet, et Gilles Baumont, du service affaires culturelles et patrimoine de Yerres.

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