«L'avantage, ici, c'est que les voisins, c'est nous.» Claude Nobs, en son belvédère. Il pointe son nouveau chalet en construction, le troisième sur ce terrain de Caux, dans les altitudes montreusiennes. Depuis Les Picotins, épaisse demeure boisée, le fondateur du Montreux Jazz Festival, garde un œil sur ce qu'il aime plus que tout au monde. Ces quelques kilomètres carrés de lac, lové entre les montagnes, dont les quais sont boursouflés de palmiers. Un pli de Méditerranée chez Heidi. Ce soir, le patron s'est déjà changé deux fois, pour le journal il est allé s'enquérir auprès du photographe. «De la couleur?» Il en profite pour raconter une de ses anecdotes préférée, celle de Miles Davis qui lui pique pratiquement toutes ses chemises parce qu'il les trouvait à son goût. «Franchement, tu peux refuser quoi que ce soit à Miles?» Nobs s'esclaffe. S'il suffit de prononcer le nom de Montreux aux antipodes pour que votre interlocuteur opine, c'est qu'il y a dans les contreforts du bourg lémanique un monsieur presque septuagénaire (oui, il ne fait pas son âge) qui est l'un des meilleurs hôtes de la planète. Tour du propriétaire.

Ils disent tous: «Ah… Claude.» On rencontre John McLaughlin, Michael Stipe de REM, Quincy Jones. Ils ont en tête des nuits qui ne se terminent pas, des nuits aux Picotins où Nobs finit par distribuer des cigares cubains et assied la bande sur des fauteuils d'avion dans sa salle de cinéma privée. Des nocturnes jusqu'à l'aube où son ami Thierry Amsallem fait le DJ et passe Peter Tosh en 1979 au Casino, entre dix autres précieusetés. Nobs pense qu'un festival, ce n'est pas qu'une grille de concerts. Et qu'un musicien, ce n'est pas qu'une signature au bas d'un contrat. «Je redeviens un enfant quand je crois un génie.» De ce point de vue, il est anachronique, au moment où l'industrie musicale est aux mains des juristes. Nobs, sans doute, vient d'un autre temps. Une époque où un petit cuisinier de 18 ans pouvait partir à New York, frapper à la porte des frères Ertegun de la Warner et se faire engager comme cela, par effronterie. «Je suis devenu tour manager dans toute l'Europe. Pour Zappa, les Rolling Stones, entre cent autres. J'ai toujours fourni aux artistes tout ce qu'ils souhaitaient. Tout, sauf la dope.»

En 1967, Claude Nobs crée un festival à moins de dix mille francs. Cette année, il coûte mille fois plus. Et pourtant, les bases sont les mêmes. «Une fête, de la plus grande qualité possible.» A côté de lui, à cette table où les héros de la musique universelle ont tous dîné, Lori Immi acquiesce. Chacun parle de relève depuis dix ans au moins. Et depuis que Nobs a passé une partie de cette année à se faire tricoter le cœur – il n'hésite pas d'ailleurs à vous montrer sa cicatrice «qui se résorbera» –, la question paraît encore plus urgente pour certains. Lori Immi, belle jeune femme d'un calme méditatif, conçoit l'affiche du Miles Davis Hall. Elle est talentueuse mais, il faut bien le dire, elle ne remplacera pas Nobs. Le fondateur a plutôt prévu une solution collective, dont un nombre prééminent de femmes. Parce que le rôle que Claude Nobs joue pour le Montreux Jazz, celui d'ambassadeur-VRP-cuistot-Régine-banquier-archiviste, personne ne le tiendra plus jamais après lui. «Vous savez, défendre pendant quarante ans une manifestation qui ne bénéficie d'aucune subvention, c'est un sacerdoce. J'adore Béjart, j'adore aussi Vidy. Mais est-ce que Montreux n'a pas fait autant pour l'image de notre pays?»

Les étudiants de l'Ecole hôtelière toute proche s'affairent pour le troisième plat. Une viande rouge, d'une tendresse grisée. Nobs surveille la qualité du service. «Pendant tout le festival, j'aurai une équipe de chez Rochat qui cuisinera ici.» Il dit cela avec des airs d'enfant qui farce. D'ailleurs, il y a chez Nobs des enthousiasmes juvéniles. Dans son labyrinthe de chalet, les murs sont tapissés de locomotives miniatures, de motocyclettes de collection et de juke-box vieux style. Un palais pour petit garçon qui a réalisé ses rêves. Il extrait d'un tube le projet d'affiche de la prochaine édition, la quarantième (un élégant couple de l'illustrateur Julian Opie). En 2006, il serait prêt à mettre près de trois cent mille dollars pour faire venir à Montreux Prince ou Stevie Wonder. Le combat s'annonce difficile, il doit marchander avec des agents qui ne se soucient guère de la beauté du geste. Claude Nobs sait d'abord parler aux artistes. En somme, il est l'un d'entre eux. Pas parce qu'il souffle par intermittence dans un harmonica. Mais parce qu'il a réussi à transformer une station pour vieilles Anglaises en temple de la musique contemporaine. Cela requiert de l'art.