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«Ce prix, ce n’est pas seulement pour le travail accompli, mais pour celui qui reste à faire.»
© Veronique Botteron

Portrait

Claude Ratzé, petit père de la danse

Producteur et programmateur, le Genevois essaime son amour du beau geste 
en Suisse. L’OFC lui décerne ce vendredi 
le Prix spécial de la danse

Dans son visage de Teddy Bear malin, vous lisez tout ça d’un coup: une joie, un trac, une panique de bienheureux. Ce vendredi, au Théâtre de l’Equilibre à Fribourg, Claude Ratzé aura le cœur en éruption, au moment de s’exprimer devant Alain Berset et Isabelle Chassot.

Face au conseiller fédéral et à la directrice de l’Office fédéral de la culture (OFC), à la salle gratinée comme un soir de première au Bolchoï, l’enfant de Donatyre, ce village fribourgeois, aura deux minutes, pas une seconde de plus, pour dire l’importance du Prix spécial de la danse que l’OFC lui décerne, à lui et à l’Association pour la danse contemporaine (ADC). Et pour rappeler comment celle-ci fait fructifier à Genève l’héritage des astres du mouvement.

Car cette récompense ne représente pas seulement 40 000 francs. Mais la reconnaissance d’un travail obstiné pour que des artistes suisses souvent sophistiqués prennent leur envol, pour que Genève soit aujourd’hui reconnue comme l’une des capitales de cet art. Mieux, ce prix-là tombe bien: l’ADC voudrait voir naître dans les trois ans un Pavillon de la danse, place Sturm. Le projet architectural a été choisi. Le crédit de construction paraît modeste, une dizaine de millions. Les autorités poussent derrière. Mais la ville d’Henry Dunant est une accoucheuse chichiteuse dès qu’il s’agit de passer à l’acte.

L’enfant se rêvait cuisiner sur un bateau

Qui aurait imaginé que Claude Ratzé, 55 ans, serait un jour l’un des petits pères de la danse en Suisse? Que sa programmation éclairée et inspirante ferait de la salle des Eaux-Vives un repaire fraternel? Pas lui. Ni ses parents, ni sa sœur, la chanteuse Gisèle Ratzé – décédée en 2001. Au Coup de la Girafe, bistrot bohème où on partage un thé fumé, Claude Ratzé retourne en enfance. Il revoit sa mère Claudine, son père Marius, leur hôtel du Chasseur à Donatyre, sa chambre qu’il met parfois à disposition d’un voyageur – chez les Ratzé, on ne crachait pas sur 30 francs –, les hommes de la campagne qu’un filet mignon réjouit dans la salle.

En ce temps-là, le seul ballet que le petit Claude imagine est celui de Claudine quand vient l’heure de faire valser les assiettes. Il marche la tête penchée en avant, se prend les pieds dans ses lacets, a le front râpé à force de chutes – c’est lui qui raconte. Claudine a de l’entregent; Marius des silences de grutier, son premier métier. Claude apprend à lire en pension à Morges. Quand il lui arrive de penser au futur, il se voit cuisinier sur un bateau.

A 20 ans, Claude est joli comme un cœur, c’est lui qui le dit, mi-étonné, mi-amusé, et il a raison – les photos qu’il montre l’attestent. Mais à l’époque, il ne le sait pas. Il barbote dans le spleen en écoutant Barbara. Il se donne deux ans pour décider de sa vie. En attendant, il fait l’imprésario pour sa sœur. Il repasse ses jupes, se démène pour lui trouver des dates. Il voudrait aider la frangine à devenir Véronique Sanson.

Dans la loge de Gisèle germe l’idée d’un destin qui n’aurait pas les fourneaux comme décor. Il s’inscrit à l’Institut des études sociales à Genève dans l’idée d’être animateur culturel. Il fait un stage à la Maison des jeunes de Saint-Gervais à Genève. Providence? Le directeur Jean-Pierre Aebersold a de la sympathie pour son stagiaire. Là, le roman se précipite. Son protecteur subit une greffe de cœur. Claude Ratzé, 29 ans, est chargé de son intérim. Une saison complète à la tête d’un théâtre, vous imaginez la fièvre du débutant.

Un père pour les chorégraphes

Et la danse? Elle arrive sur la pointe des pieds. Claude Ratzé rencontre Anne Biéler, entrepreneuse culturelle qui a créé Diagonal-Promotion, société dont l’objectif est de promouvoir des artistes. «Nous avons très vite travaillé ensemble. Ses atouts? Il sait ce qu’il veut, mais reste d’une grande modestie. Il est solaire et drôle, a le sens de l’autodérision. C’est un ami pour la vie.»

A l’enseigne de Diagonal-Promotion, Claude Ratzé est chargé de la diffusion des pièces de Noemi Lapzeson, figure charismatique qui donne à la danse contemporaine sa légitimité à Genève. C’est autour de cette artiste que l’ADC est fondée en 1986. Bientôt, l’association cherche un administrateur. Claude Ratzé hésite. Jean-François Rohrbasser, directeur du festival de La Bâtie lui lance: «Si tu te sens capable d’être un père pour les chorégraphes, engage-toi.»

Certitude: Claude Ratzé arrive au bon moment. En ces années 1990, la danse se reformule. Le Flamand Alain Platel électrise les foules avec ses interprètes survoltés, ambassadeurs des marges. L’Allemand Raimund Hoghe construit autour de son corps difforme des pièces qui sont des requiem sur les ruines du siècle. Le Français Jérôme Bel déconstruit le mouvement. Ces trois marquent Claude Ratzé. «Ce qui m’intéresse, c’est l’alchimie secrète d’un mouvement, ce qui fait qu’il peut vous bouleverser. J’aspire à des œuvres singulières et limpides.»

Un prix pour le «travail qui reste à faire»

Compagnon de route. C’est ainsi que Claude Ratzé définit son rapport avec les artistes dont il produit les pièces. Il a fait sienne leur cause, celle d’avoir un jour à Genève une salle dédiée. «Ce prix, ce n’est pas seulement pour le travail accompli, mais pour celui qui reste à faire. Ce qui est sûr, c’est que l’enfant que j’ai été rigolerait s’il pouvait me voir.»

Les soirs de première, ça sent le chou et le topinambour aux Eaux-Vives. Claude et son équipe coupent les légumes tout l’après-midi. Après le spectacle, ils offrent le repas – et le public se délecte. Trois fois par saison, ils affrètent un bus dans lequel ils emmènent l’amateur à la découverte d’un artiste qui ne passe pas dans la région. A l’intérieur, ils servent des mignardises. Claude Ratzé prolonge l’auberge de son enfance. Il y règne, mi-Diaghilev – pour le sens politique – mi-Ratatouille, ce maître queux joueur. Sa gourmandise est partageuse. Alors, on danse?

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