Il y a des souffrances qui explosent. Et il y a des souffrances qui implosent. La souffrance, telle que la présente Claude Régy, ces jours, au Théâtre de Vidy, oscille sans cesse entre ces deux pôles. Tantôt, la figure grimaçante, les bras en croix et la voix plaintive de Yann Boudaud expriment sans détour le tourment de Georg Trakl, l’auteur de «Rêve et folie», poème empli de violence et de ténèbres. Tantôt, un regard éperdu, un geste suspendu, un son de flûte qui expire racontent la douleur des profondeurs, celle qui n’advient jamais, mais oppresse sans répit.

Si le public de Vidy chemine si religieusement avec ce grand corps malade, s’il le suit dans ses délires fendant l’obscurité, c’est parce que ces deux souffrances sont familières à notre humanité. «Rêve et folie» est le dernier spectacle du mage Régy et, plus que jamais, le moment relève de la liturgie.

Mélodie en sous-sol

Claude Régy. Metteur en scène du silence qui hurle, de l’immobilité qui décoiffe, de l’obscurité qui éclaire. En moine taoïste, l’homme cultive les paradoxes, à commencer par cette innocence qui est son vœu alors que son premier spectacle date de… 1952. Il y a soixante-cinq ans! Difficile d’imaginer parcours plus riche et plus exigeant que ces décennies de création consacrées à la mélodie en sous-sol des textes élus. Sur sa route, des voix impératives comme Edward Bond, Peter Handke et Sarah Kane. Et des chants plus ténus comme Marguerite Duras, Jon Fosse ou Nathalie Sarraute. On trouve aussi des comédiens samouraï, taillés pour des cavalcades sans frein, tels Gérard Depardieu, Isabelle Huppert, Jean-Quentin Châtelain…

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Comédien, maçon et féminin

Et Yann Boudaud. Un poème à lui tout seul. Une forte stature – l'acteur a quitté la scène pendant des années pour construire des maisons –, mais rien de bétonné. Sur le plateau de Vidy, il y a du féminin dans sa manière de balayer l’espace de ses grandes mains. Du féminin aussi dans ce corps qui se met à genoux, cède à l’avant-scène et prépare dans un arrondi du dos l’avènement du mot. Car oui, pendant longtemps, avant l’entrée du texte, sa silhouette de cosmonaute aux bras déployés évolue dans l’apesanteur d’une flûte qui se meurt.

Vidy orchestre une liturgie

Mieux encore: durant l’accueil des spectateurs, invités à s’asseoir dans l’obscurité et à chuchoter, la salle Charles Apothéloz s’emplit d’une atmosphère recueillie, proche de la liturgie. Sidérantes, d’ailleurs, ces longues minutes où rien ne se passe. La pénombre règne, le public attend et la lumière tarde à se lever. Claude Régy, qui est aussi malin que magicien, glisse ainsi: «Prenez et savourez. Ceci est votre temps, à chacun. Il est déjà votre théâtre, votre roman intérieur, votre chemin.» Et, de fait, on sent tout autour les souffles se poser, les esprits se vider, les corps s’apaiser.

Parfaite mise en train pour l’apparition au lointain. Coupé à mi-jambe par une lumière latérale, Yann Boudaud commence une danse à la fois lâche et intense. Entre taî-chi et butô. Entre transe et credo. D’ailleurs, le comédien ne cessera jamais de bouger, même quand, plus tard, arriveront les mots. Toujours, ces bras ouverts, ces torsions du dos, ces regards hallucinés et ce visage implorant.

Poète maudit, ange déchu

C’est que Georg Trakl n’est pas exactement le messager de la sérénité. Né en 1887 à Salzbourg dans une famille de commerçants aisés, Trakl meurt à Cracovie à 27 ans d’une overdose de cocaïne après une vie marquée par la transgression de tous les interdits. «Il était à la fois drogué, alcoolique, incestueux, traversé par la folie, obsédé d’autodestruction et imprégné de christianisme», décrit Claude Régy, dans le programme de Vidy. Un ange déchu aux prises avec ses démons? «Trakl a dépassé les limites de ce qu’un humain peut supporter», surenchérit le metteur en scène.

Douleur et effroi

D’où ce texte «Rêve et folie» dans lequel Trakl aux abois brouille les frontières entre l’intelligible et l’opaque. Cauchemar éveillé où le désir pour sa sœur est sanctionné par la présence menaçante des parents. Les lieux aussi sont chargés, comme les animaux qui viennent provoquer l’auteur aux prises avec sa culpabilité. «Sous des chênes dépouillés il étrangla de ses mains glacées un chat sauvage. Implorante, à sa droite, apparut la forme blanche d’un ange, et dans l’obscurité grandit l’ombre de l’infirme.» Cet assaut, Yann Boudaud le hurle sous la voûte qui sert de décor. Subitement, le narrateur est tout à la fois le chat, l’ange et l’infirme. Et la rencontre entre la douleur du dehors et celle du dedans sème l’effroi.

Pour autant, on ne sort pas terrifiés de cette traversée, car l’alliance entre le texte et la danse permet une mise à distance. Il est bien possible aussi que Claude Régy, avec sa délicatesse de miniaturiste, déroule le récit du pire, pour mieux le conjurer, mieux le circonscrire.


Rêve et folie, jusqu’au 4 mars, Vidy-Lausanne, 021 619 45 45, www.vidy.ch