Lumière et obscurité, recueillement et exaltation, souffrance et apaisement, lenteur et précipitation. Autant de contrastes qui, d'année en année, imposent sur les plateaux de théâtre la griffe de Claude Régy. Le metteur en scène français, qui séduit ou exaspère, vit hors des circuits commerciaux. Il a son public; mieux, ses fervents. Ceux qui ont vu ses derniers spectacles, dont Quelqu'un va venir de Jon Fosse, sont venus apprécier Melancholia Théâtre, d'après Melancholia I, un roman du même Fosse, que Régy porte sur la scène du Théâtre de la Colline (Paris), avec le mysticisme laïc qui lui est propre.

Dans la pénombre du plateau, les mots de l'écrivain norvégien ont la résonance d'un dialogue avec soi-même: un homme, peintre de son état, tente de nommer un désespoir qui brûle sa vie lentement. Incandescence. Une lumière sidérale éclaire la nuit intime du peintre et de son double (Yann Boudaud et Jean-Louis Coulloc'h), silhouettes noires se détachant sur le fond d'un rectangle blanc passé par les projecteurs de Dominique Bruguière. Seuls sont distincts les contours des comédiens. Le spectateur doit donc ouvrir grands ses yeux afin de capter les phrases de Fosse incarnées avec une justesse qui fait mal. L'un des deux acteurs écoute et reprend, par moments, les mots de l'autre qui parle et parle, faisant surgir la part refoulée, traumatique, du peintre.

Ce dernier se nomme Lars Hertervig (1831-1902). Il est Norvégien et souffre de «folie mélancolique», maladie à laquelle Fosse donne, dans son roman, l'ampleur destructrice de la schizophrénie. Poignant. Une histoire d'amour pour la peinture doublée d'une passion impossible pour une fille de quinze ans, Hélène, sans laquelle la vie du jeune Hertervig n'est qu'obscurité. «Je veux aller chez Hélène, car là! là je vois […] quelque chose de blanc au milieu du noir!»

Sur scène, l'image qui en résulte est une précieuse alchimie entre ombre et clarté, entre mort et vie, entre passé et présent. Régy a pris une partie infime du roman. Cela lui a suffi pour dresser en un tableau minimaliste le drame de toute une existence. L'action se passe dans un bar. Mais le monde est une rumeur bien lointaine. Les deux acteurs ne l'entendent pas, habités qu'ils sont par leurs rêves joués ici comme autant de visions fantastiques.

Melancholia Théâtre: Paris, Théâtre de la Colline; jusqu'au 25 février.

Loc: 00331/44 62 52 52.