Portrait

Claude Tabarini, «invisible espion de la poésie»

Jazzman et auteur de «Rue des Gares», le poète genevois est doublement fêté ce printemps par le Prix Michel-Dentan et le Prix Pittard de l’Andelyn

Pour rencontrer Claude Tabarini, le mieux est d’ouvrir ses livres. C’est là que le poète et batteur de jazz genevois se devine au plus près. Il s’y présente ainsi: «Aux abords des villages, des cités, des jardins familiaux, je suis le fantôme, l’invisible espion de la poésie.» Que dire de mieux de lui que ce qu’en dit Rue des Gares et autres lieux rêvés? On y apprendra que son père venait du Bourg-de-Four, quand la Vieille-Ville était encore populaire; qu’il est sensible au nom des rues de Genève, à leurs recoins et leurs beautés secrètes; qu’il aime se promener dans des lieux oubliés, arpenter des quartiers proches et lointains, ainsi que les rivières et les villages; que, depuis toujours, il furète dans les librairies et taquine parfois le pandore et qu’il cultive l’humour et l’irrévérence.

Rue des Gares, collection de petites proses poétiques parue chez Héros-Limite, lui vaut d’ailleurs ce printemps à la fois le Prix Michel-Dentan et le Prix Pittard de l’Andelyn. Le livre dessine de l’auteur une petite géographie personnelle et portative. Ce pèlerin du microcosme nous y donne à voir et à décrypter le monde genevois. Ainsi, au chapitre «Choully, l’auberge», il écrit: «Tout ici procède de la limpidité du secret.»

L’Ilôt 13

«De l’Ilôt 13 je suis le roi. Cela il ne viendrait à l’esprit de personne de le contester. Car c’est une royauté faite de constante abdication», écrit-il encore. Et si l’on en doute, d’autres brefs chapitres de Rue des Gares chantent le lieu où il vit. Voilà pourquoi on se retrouve, à quelques jours de la remise des prix, au beau milieu de l’Ilôt 13, qui, en cette saison, est un îlot de verdure. Nous voici perchés au premier étage d’une petite maison, au milieu de l’île urbaine, entourée de feuillages qui étouffent à la fois les bruits du TGV qui montent de la gare de Cornavin toute proche et les sons de la batterie de Claude Tabarini quand il la fait chanter au milieu de la nuit.
La pièce accueille son instrument, mais aussi un piano, mais encore quantité de livres, de disques, d’objets, masques, ordinateur, violes exotiques, photos et même casseroles et cafetière, puisque, comme le dit le roi des lieux: «Je fais tout ici, local de musique, cuisine, salle à manger, salon, bureau.»

Un navire dans les arbres, une cabane suspendue où le poète, qui a grandi à Grand-Pré juste à côté, s’est installé il y a quarante-cinq ans. «Je suis arrivé dix ans avant les squats. Les squatteurs sont devenus des amis. Nos intérêts allaient dans le même sens. On voulait garder le côté tortueux, campagnard de l’endroit. On a plus ou moins réussi. Lorsqu’on arrive devant chez moi, on n’arrive pas n’importe où.» L’hôte sert du thé. Se rassied à la table de la cuisine, en face de la batterie. «Je regarde beaucoup ma batterie. J’ai parfois la flemme d’aller m’y mettre. Je répète alors en jouant sur la table. Elle est une présence qui demande à retentir…» Sur le piano, une partition silencieuse de Rameau.

Lire aussi: Claude Tabarini ou la poésie à l’improviste

Vignettes

L’écriture, elle, a lieu partout. Elle est fragmentaire, immédiate, inspirée. Pour preuve, ce récit d’une rencontre avec Georges Haldas, tiré de Rue des Gares, qui dit la genèse d’un recueil, L’Oiseau, l’Ours et le Ciel: «Je lui avais apporté, au temps de ma jeunesse, un plein sac de poèmes, fourre-tout composé de feuilles volantes découpées en petits carrés, de tickets de cafés, de pages arrachées et autres coins de nappes en papier sur lesquels je griffonnais au gré de l’inspiration.» Le premier livre de Claude Tabarini, paru en 1978, s’intitulait Mythologies simples. Mais aussi, et surtout: Livre de vignettes. C’était déjà une petite collection de lieux et de moments, des micropoèmes où l’on apprenait, par exemple, que «l’arbre connaît la juste signification des choses». S’il s’est mis à la musique, la poésie ne l’a jamais quitté. «Depuis l’âge de 14 ans, j’écris des poèmes, oui. La prose est venue plus tard. Je n’ai jamais écrit de romans, d’essais, d’histoire ou de sujet, de gros volumes. L’écriture qui n’a pas une dimension poétique ne m’intéresse pas tellement, même si j’en lis beaucoup.»

Aujourd’hui encore, Claude Tabarini ne trimbale pas de carnet. «Les carnets, on les commence, et puis ils restent dans un sac ou une veste. L’inspiration surgit, le carnet est à la maison, on finit par écrire sur un ticket. Un temps, j’écrivais mes poèmes sur des bouts de papier que je rangeais dans ma poche de veston. En changeant de veste, je prenais toute la pile et je la mettais dans la nouvelle poche. Au bout de quelques mois, je prenais la liasse, je la glissais dans une enveloppe et notais: poèmes divers. On s’approchait du recueil. Mais attention, je savais ce qu’il y avait dans ces poèmes. Je les relis, je les sélectionne.»

Improvisation

«Je n’ai jamais su que faire de mes dix doigts, aussi allais-je errer le long des voies les matins de brume», avoue-t-il dans Rue des Gares. Claude Tabarini est un guetteur à l’affût de l’instant. Que ce soit en musique, en photo, ou en poésie, «j’improvise. Je suis un artiste de l’instant en musique ou en écriture. Il est très rare que je reprenne un texte que j’ai écrit. C’est pareil avec la photo. Je saisis une chose, je la prends, maintenant. Dans le jazz, musique improvisée, l’œuvre accomplie, la version définitive n’existe pas comme en musique classique. C’est une sorte de workshop permanent. Il y a une sorte de vérité de l’instant, une vérité qui me semble plus pointue…»

Lire aussi: Les pages crépitantes de Claude Tabarini

Son inspiration possède deux faces, explique-t-il. «Il y a le côté haïku, bien que ce n’en soit pas. Ces poèmes-là viennent d’un fait extérieur, d’une vision, d’un événement réel qui touche d’une manière ou d’une autre. Mais je suis aussi branché sur le surréalisme, qui m’a beaucoup marqué. C’est un pur jeu langagier. Il met le sens en déroute, possède un côté dérangeant par rapport à la raison, à la morale, à l’esthétique traditionnelle. C’est un lyrisme humoristique.» Il explique que, parfois, il balance une phrase comme un pavé surréaliste au beau milieu d’une conversation, créant la stupeur ou le rire. «J’en note une de temps en temps, mais j’en fais toute la journée. J’ai besoin de ça.» Notre visite aura la sienne: «J’ai inventé la machine à excuser Petula Clark, quand elle va à la pêche», déclame-t-il soudain, plus tard. Malicieux.

«Nul ne sert de partir au loin, l’exil n’est que terre familière», avertit Rue des Gares. Ulysse presque immobile, Claude Tabarini offre pourtant à ses textes des échappées cosmiques ou orientales, on y entend des tablas. «J’ai connu l’époque du voyage baba. Je suis allé aux Indes dans les années 1970. J’ai fait l’Afghanistan avant les Russes… C’était très beau, très important dans ma vie. Mais je n’ai plus envie d’y retourner, c’est devenu une espèce de rêve. Aujourd’hui, je ne bouge plus. Je suis plus attiré par le microcosme que par le macrocosme. D’ailleurs, c’est la même chose. C’est l’emboîtement des mondes, des atomes. Nous sommes peut-être, nous-mêmes, un petit bout de machin dans la barbe de quelqu’un d’autre…»


La remise du Prix Pittard de l’Andelyn aura lieu lundi 15 mai 2017 à 18h30, Fondation Martin Bodmer, Cologny-Genève. Récital de jazz par Claude Tabarini et ses musiciens. Entrée libre.

Claude Tabarini, «Rue des Gare et autres lieux rêvés», Ed. Héros-Limite, 180 p.

Publicité