Claude Tabarini. Le Pêcheur de haridelles. Le garnement qui aimait la cuisine rapide. Héros-limite, 141 p. et s.n.p.

«Partir,/ à quoi soleil et nuages nous invitent./ Peu importent les rues du monde.» Claude Tabarini est un vagabond sédentaire, attaché depuis plus de trente ans à son quartier genevois de Montbrillant. Les livres dont il s'entoure, ses improvisations de jazz (il est batteur dans divers ensembles et membre fondateur de l'AMR, l'Association pour la musique improvisée), les mots qu'il affûte, l'objectif de son vieux Nikon suffisent à ses voyages. «Après la pluie, surtout, j'ai souvent un fort appétit de photos. Je sors, je marche jusqu'à ce que je trouve quelque chose. Dans le parc. Dans une arrière-cour. Un truc par terre. Parfois, je rentre bredouille. Ça ressemble à une chasse.» A partir de détails surpris à fleur de bitume, surgissent tantôt des compositions abstraites, tantôt d'étranges natures mortes aux couleurs délicates: lichen mangeant les lettres de vieilles pierres tombales, ligne de flottaison d'un bateau à quai, un journal mouillé, d'improbables palimpsestes sur des murs d'immeubles en démolition, une feuille morte sur une flaque d'eau. «J'aurais de quoi remplir le Musée Rath de feuilles mortes…» L'attention focalisée sur un détail presque insignifiant, puis un minutieux travail de cadrage qui isole et met en valeur le sujet, voilà les deux interventions de ce photographe discret, qui fixe sur la pellicule ces microcosmes éphémères sans modifier leur ordonnance. Ses photographies font régulièrement l'objet d'expositions à Genève. Photographe, poète, drummer: tout se tient dans le travail de Tabarini, tout est affaire de disponibilité et de vigilance, pour un pacte furtif avec le temps.

Le latin reste un des souvenirs lumineux d'une scolarité peu scolaire; Tabarini a toujours été fasciné par les mots. C'est le style qui intéresse ce lecteur éclectique. Sainte-Beuve, les frères Goncourt, Pierre Sansot, la Poésie latine de la Renaissance font partie de ses lectures du jour: «Il y a eu une époque où je ne jurais que par Rimbaud, Artaud… Mais je vois aujourd'hui que même des auteurs que je considérais comme ringards peuvent me passionner, j'aime le resserré de l'écriture, l'acéré de la langue.» En poésie, une complicité de longue date l'attache à l'œuvre de Jacques Réda, qui avait rendu compte de l'un de ses premiers recueils. «Un jour, il m'a renvoyé un de mes poèmes, dont il avait modifié la typographie. Je crois qu'il voulait me rendre attentif à l'arbitraire du découpage des vers. Il avait peut-être raison, mais là n'est pas pour moi l'important. J'écris en vers pour me distancier de la prose.» Parmi les poètes romands qu'il admire, Tabarini cite Philippe Jaccottet et Anne Perrier. Et dit sa reconnaissance à Georges Haldas: «Un jour, j'ai apporté un sac plein de poèmes à Haldas; il a eu la patience et la générosité de déplier ces chiffons de papier, de les lire; puis il les a édités.»

Le garnement qui aimait la cuisine rapide. Le Pêcheur de haridelles. Les jolis titres musicaux des deux récents recueils parus aux Editions Héros-Limite esquissent comme un autoportrait métaphorique. Le premier volume, une élégante plaquette oblongue, est sous-titré «proverbes, professions de foi et autres exclamations surréalistes»: le poète y batifole à partir des mots et du langage; le second cherche à capter la vérité de l'instant, des choses vues, vécues, tous les sens en alerte, dans un esprit proche du haïku. Bestiaire, fumées et toits: le décor visuel, sonore, social est presque exclusivement urbain, entre gare et parc. Les poèmes sont courts, le poète les laisse venir, les mûrit dans sa tête. Parfois, un mot ou une expression se font attendre un ou deux jours. Puis le poème est noté sur n'importe quel papier, sous sa forme définitive.

La beauté absolue, pour laquelle il vaut la peine de sortir son stylo, c'est un instant d'harmonie, un ordre du monde fugace. «De date immémoriale,/ chats, tulipes et nuages partagent ce monde.» L'éphémère et l'éternité se juxtaposent; le visible et l'invisible communiquent. Le cosmos se mire dans une table mouillée. Une émotion affleure, jubilatoire ou mélancolique. «Traverser l'Arve le matin/ comme on enjambe un secret». «Comment dire/ deux lampes au soir/ devant une vieille bâtisse/ secouée par le vent.»

Tabarini, qui est également chroniqueur pour la revue de l'AMR Viva la musica, tient à maintenir la distance entre les expressions artistiques: rares références à la musique dans sa poésie, et jamais de «mise en musique» de ses poèmes, sous forme de lectures publiques ou de performances. Invité il y a plusieurs années aux Journées littéraires de Soleure, il s'y est trouvé dans l'impossibilité absolue de lire ses textes à haute voix. Certes, le musicien admire sans réserve les standards du jazz, ou les chansons de Prévert, qui ont trouvé un langage universel, mais le plus souvent, la présentation orale de la poésie le gêne comme quelque chose d'impudique. «Dans un angle de la pièce/ les cymbales vivent leur vie./ Muettes comme des carpes.»