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Claude Tabarini: «Prendre refuge avec Charles d'Orléans»

Chaque semaine, un écrivain d'ici présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Le Genevois Claude Tabarini a choisi Charles d'Orléans

A la mémoire d’André Wyss

Je m’étais rendu là sans véritable enthousiasme (c’est le moins que l’on puisse dire), entraîné par l’effet de groupe et sans trop y réfléchir. Je devais avoir 14 ans. C’était à la tombée de la nuit près d’un pont invitant à tous les suicides, où le Rhône et l’Arve se joignent comme deux mains se serrant pour ne plus jamais se quitter. Il s’agissait de deux bandes rivales (déjà!) qui s’étaient donné rendez-vous pour en découdre sans autre motif bien discernable que le besoin de guerroyer. Je m’en suis fort heureusement tiré avec un bout de dent cassé dont ma langue des années durant épousa la minuscule cavité en une rêveuse et inconsciente rumination.

Le souvenir m’en revint récemment en relisant la biographie de Charles d’Orléans, quand à l’issue de la bataille d’Azincourt, le jeune chevalier fraîchement adoubé, dans le désastre du champ de bataille, fut tiré de la pesante armure pour être aussitôt plongé en exil de poésie, tant il est vrai que poésie et exil sont comme la paume et le revers de la main écrivant. Alors le jeune seigneur hissa le drapeau de la mélancolie, d’un bleu tout pareil au ciel du livre d’heures du duc de Berry, celui de la blue note aussi bien, ce léger voile du ton venu d’une autre forme de l’exil et celui encore de l’encre bleue que présentement j’appose à la grisaille du jour.

Exil irrémédiable

Mis sur la touche des puérils jeux de la guerre et de ses oriflammes, on se retrouve face à soi-même au cœur de l’innombrable monde, et bientôt, vieillesse venant, ce sera l’exil du jeu courtois en ses manœuvres et stratégies. «Quand j’ai ouï le tambourin/Sonner pour s’en aller au mai,/ en mon lit n’en ai eu effrai,/ Ni j’ai levé mon chef du coussin.» Les rondeaux sont l’expression privilégiée de ce second exil qui pour n’être pas de nature géographique n’en est que plus irrémédiable.

Le poète en sa retraite de Blois se distancie de plus en plus des affaires de ce monde, trouvant son refuge auprès de la harpe dont les sons évoquent le cristal diffus, le ciel étoilé de la vie intérieure. L’on pense aux ermitages de ces fonctionnaires retraités de l’empire des T’ang dont les quatrains sont le suc de l’ancienne Chine. Mais c’est là encore une tout autre affaire, le taoïsme et le bouddhisme étant passés par là. Orléans se construit alors, par le truchement des symboles du langage courtois qu’il enrichit à sa manière, son petit théâtre de FORTUNE. Langagier marionnettiste de lui-même, faisant de sa vie et de son destin une poignée de chansons qui, les siècles passant, deviennent peut-être, au-delà de l’oubli, à la source de la langue, de plus en plus essentielles.

Le poème comme un talisman

De la musique avant toute chose disait Verlaine, en qui Jacques Drillon voyait son plus direct héritier. La petite musique!… disait Georges Haldas, qui pas plus que moi ne ressemblait en rien à Charles d’Orléans: «Petit mercie, petit panier!/ Pourtant, si je n’ai marchandise/Qui soit du tout à votre guise/Ne blâmez pour ce mon métier!» On est ici plus près du taupier de Ramuz que de la cour d’amour. C’est avant tout cette chose infime venue du fond des temps pour chanter à mon oreille qui me rend si cher le souvenir du duc. Un poème est aussi un objet qui fait le dos rond au creux de la main et qui, quand on l’approche de l’ouïe, à l’instar de certains coquillages où bruit la mer, laisse entendre l’unicité tout humaine de sa musique, agissant tel un talisman face à l’obscurité de la tombe.

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Maintenant j’invente un rêve (un rêve inventé en est-il un?). Pur esprit je vole par les interstices de l’espace-temps au-dessus des campagnes françaises, en plein XVe siècle, invisible comme l’air. Aux environs de Blois j’ois le tambourin, et peut-être la harpe et le serpent. Par la fenêtre j’entre dans la grande salle du château. Après quelque errance dans l’encombrement de la fête où tout paraît extravagant, j’avise une table où deux hommes sont assis devisant. L’un tout de riche moire vêtu, la tête légèrement inclinée semblant tendre l’oreille, tel qu’il est représenté sur une célèbre tapisserie, l’autre aux airs de gueux, la plume au chapeau, tous deux mourant de soif auprès d’une imaginaire fontaine. Sur le plateau de la table le vin pétille dans les cruches.

«Ecolier de Mélancolie,
Des verges de souci battu,
Je suis à l’étude tenu,
Es derniers jours de ma vie»

(Charles d’Orléans)


Profil

Ecrivain, musicien et photographe, Claude Tabarini a mis ses talents de batteur au service du jazz, des musiques populaires ou encore de la musique improvisée. Il vit à Genève.

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1949 Naissance à Genève.

1980 «L’oiseau, l’ours et le ciel» (L’Age d’homme).

1985 «Tel un renard drapé de nuit» (L’Age d’homme).

1993 «Enveloppes», préfacé par Nicolas Bouvier (AMR).

2004 «Le garnement qui aimait la cuisine rapide» (Héros-Limite).

2007 «Enveloppes», deuxième volume, 1994-2006 (Héros-Limite).

2012 «La lyre du jour», Genève (Héros-Limite).

2016 «Rue des Gares» (Héros-Limite), récompensé par le Prix Michel-Dentan et le Prix Pittard de l’Andelyn.

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